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Origines de la glyptique
On divise aujourd’hui les pierres gravées en deux catégories distinctes : les intailles et les camées.

Les intailles, gravées en creux, servaient souvent de sceaux, sont essentiellement de petite dimension et sont souvent montées en bijoux. Tandis que les camées, gravés en relief, étaient principalement décoratifs et tiraient leur préciosité du très difficile travail de graveurs virtuoses.
Sur cette première illustration on peut ainsi admirer une intaille d’améthyste (à g.) figurant Néron en Apollon (v. 60) (issue du trésor de Saint-Denis) et un camée de sardonyx à 3 couches (à d.) figurant Mithridate VI (v. -115 / -90)
Un scraraboïde étrusque en cornaline du British Museum montre un artisan en train d’utiliser un foret à archet, permettant par des mouvements d’aller-retour de creuser les pierres les plus dures.
Il représente donc peut-être un graveur de pierre puisqu’il semble travailler sur un objet tellement petit qu’on ne le voit pas.

Les intailles et camées existent depuis des millénaires, remontant à l’époque sumérienne où ils se présentent le plus souvent comme des cylindres à faire rouler sur une pâte molle comme de l’argile pour y inscrire le motif gravé. Dans le monde minoen, ils prennent la forme de cachets circulaires à presser.
Les collectionneurs apprécient particulièrement les pièces grecques, ou encore étrusques qui ont souvent, en raison d’une influence égyptienne, la forme d’un scarabée dont le « ventre » est gravé. La production la plus abondante et collectionnée reste cependant la glyptique romaines. Les pierres byzantines et de la Renaissance sont rares, tandis que les gravures néoclassiques des XVIIIe et XIXe siècles sont techniquement supérieures.

Sceau cylindre mésopotamien en hématite (-2000 / -1600), revers d’un scarabée étrusque en cornaline (IIIe av JC), camée byzantin en sardonyx à 3 couches (VIe-VIIe), intaille de Belli (1468-1546) en jaspe sanguin, et camée de Santarelli (1758-1826) en agate à 2 couches
Matière et usages
Souvent (mais pas toujours), les camées sont taillés dans des matériaux où sont superposées des couches de plusieurs couleurs, souvent deux mais jusqu’à cinq pour le Grand Camée de France pour rendre le motif plus lisible.
C’est pour ça qu’on utilise principalement des calcédoines (qu’on appelle souvent sardoine, sardonyx ou agate), mais aussi des coquilles et du verre. Il est parfois difficile de distinguer les uns des autres.
Les productions les plus spectaculaires vont même jusqu’à des objets en ronde-bosse, comme la spectaculaire « coupe des Ptolémées ».

Portrait de René d’Anjou (v. 1463) gravé sur une agate à 2 couches (en h. à g.), camée en coquille (début XVIe) (en h. à d.) et camée en pâte de verre à 2 couches (époque romaine) (en b.)

Ces objets restent rares, précieux et les plus grands d’entre eux proviennent sans doute de la maison impériale (Gemma augustea, Grand Camée de France…). Ils mettent en scène les souverains souvent figurés comme des dieux. On peut se demander qui les a fait réaliser, et pour qui.
Si aujourd’hui ce sont surtout les grand-mères qui sont associées aux camées, dans les mondes anciens, et en particulier antiques, les camées étaient très en vogue et les intailles très répandues. On leur attribuait des propriétés magiques ou médicales, selon les pierres utilisées, les sujets représentés ou les formules inscrites. En outre, les noms que les antiques donnaient aux pierres, selon les couleurs, les origines, étaient très différents de ceux d’aujourd’hui, attribués selon la composition chimique et la structure cristalline. Il est bien difficile d’identifier les pierres que décrivent Théophraste ou Pline.

Pline l’Ancien, dans son Histoire naturelle (vers 77-79 après J.-C.), fournit des informations précieuses sur les pierres gravées antiques.
Il mentionne, par exemple, qu’Alexandre le Grand n’avait autorisé que Pyrgoteles à graver son portrait (en particulier sur une émeraude) (ce que rapporte aussi Apulée) et qu’Auguste a utilisé les services de Dioscorides pour graver ses effigies.

Calcédoine taillée en camée en haut-relief, daté v.-2 , figurant Auguste

Intaille en améthyste représentant Cicéron, avec l’inscription ΔΙΟCΚΟΥΡΙΔΟΥ (« de Dioscoride ») (copie moderne d’une intaille de Dioscoride)
Si les intailles étaient très souvent montées sur des bagues, les camées étaient collectionnés en tant que tels, ou parfois montés en pendentif, comme dans le spectaculaire collier du trésor de Naix.
Les intailles, pour leur part, sont gravées dans de la cornaline (orangée, un bon tiers des pierres romaines), de l’améthyste (violette), du nicolo (bleu à deux couches contrastées), des jaspes (noir, rouge, jaune…), des prases (vertes, comme cette intaille de la fin du IIIe ou début IIe av JC présentant un prince lagide en Héraklès), des agate (multicolores)… Pierres dures, brillantes, aux couleurs variées, opaques ou translucides. Mais également en pâte de verre comme pour les camées.

Ainsi, un citoyen romain pouvait, selon ses moyens, posséder une intaille en pierre ou en verre montée sur une bague en bronze, fer, argent ou or. Mais presque tout le monde, qu’il ait besoin de sceller des documents ou non, en portait.
Les sceaux impériaux
Les dirigeants antiques avaient aussi l’habitude de transmettre symboliquement le pouvoir par le biais des sceaux, des intailles montées en bague.

L’Histoire Auguste rapporte ainsi qu’Aurélien, mourant, transmit son anneau (anulum sigilaricum) à sa femme et sa fille « comme un simple particulier » (quasi privatus).
Galba, en Romain des temps anciens, utilisait un sceau qu’il tenait de ses ancêtres et qui figurait une tête de chien penchée à la proue d’un navire (Dion, LI,3)
Hannibal, en -208, faillit prendre la ville de Salapia en envoyant une fausse lettre marquée du sceau de Marcellus, qu’il avait capturé : un tel sceau authentifie les documents et est étroitement associé à son propriétaire.
Parmi les sceaux les plus célèbres dont nous parle la littérature, il y a ceux d’Auguste. Il utilisa au début deux intailles identiques trouvées dans les affaires de sa mère (ou il en fit réaliser une copie ? [Dion, LI, 3]), lui permettant d’en laisser une à une personne de confiance qui pouvait également « signer » les documents à sa place.
Il les donna par la suite à ses deux plus proches : Agrippa et Mécène (Dion, LI, 3). Ces deux intailles représentaient une sphynge.

Auguste changea de sceau pour un autre représentant Alexandre le Grand, plus conforme à ses ambitions. (Pline, XXXVII, 15) Puis à la fin de sa vie, il scella avec son propre portrait par Dioscoride, qu’il légua à Mécène, qui, quant à lui, était auparavant connu pour son sceau figurant une grenouille. Suétone nous apprend que le sceau de Néron représentait Apollon et Marsyas.


Les gemmes antiques célèbres
En ce qui concerne les gemmes non-gravées, si on en croit l’Histoire Auguste (Hadrien, 3), Nerva, lorsqu’il devint César en 97, offrit à Trajan une « pierre adamantine » (adamante gemma), que ce dernier transmit à Hadrien en 106.
Il s’agit d’un diamant, que dans l’Antiquité on ne pouvait pas graver en raison de sa dureté (tout comme les corindons).

On sait aussi par Pline (XXXVII, 16) que Néron se reposait les yeux en regardant les combats de gladiateurs avec une émeraude (en réalité , sans doute, un péridot) (smaragdus).
Outre leur utilisation pratique, les pierres gravées étaient également collectionnées. Pline rapporte que la première collection, ou « dactyliothèque » (à l’origine et littéralement un « présentoir à bagues » puis élargi à un ensemble de gemmes), appartenait à Scaurus, le beau-fils de Sylla. On parle davantage aujourd’hui de « glyptothèque ».

Mithridate VI du Pont possédait aussi une collection que Pompée le Grand dédia au Capitole après l’avoir vaincu. On dit qu’il fallut 30 jours pour en faire l’inventaire.
L’engouement pour les pierres en cette fin de Ier siècle av JC fut tel que le sénateur Nonius fut exilé pour avoir refusé d’en vendre à Marc-Antoine.
César et Marcellus ont également contribué à cette tradition en consacrant leurs collections respectivement au temple d’Apollon Palatin et au temple de Venus Genetrix.
Auguste offrit au temple de Jupiter Capitolin pour 50 millions de sesterces de perles et pierreries.
Les collections de gemmes, surtout montées en orfèvrerie, étaient présentées au public, et celle de l’empereur était surveillée par un esclave praepositus ab auro gemmato (« préposé à l’or décoré de gemmes »).
Les intailles romaines « du quotidien »

Un peintre contemporain d’Apelle, Antiphilos l’Égyptien, avait fait la caricature d’un certain Gryllos et en obtint beaucoup de succès.
On nomme donc grylles des intailles aux sujets amusants ou grotesques comme on en trouve beaucoup à l’époque romaine impériale. Ces grylles fusionnent souvent des visages, des animaux, ou présentent des scènes absurdes (comme des chevaucheurs de crevette…)
Du IIe au IVe siècle, de nombreuses intailles portent des sujets magico-religieux, qu’on appelle intailles magiques (ou gnostiques pour certaines d’entre elles), et furent produites en grandes quantités en Orient.
On a pu les appeler des « abraxas » (ou abrasax ΑΒΡΑΣΑΞ) en raison d’une inscription qu’elles portent souvent. On y voit souvent une divinité anguipède à tête de coq, armée d’un bouclier et d’un fouet (c’est lui Abraxas), et accompagnée d’inscriptions magiques, comme la formule ΑΒΛΑΝΑΘΑΝΑΛΒΑ (Ablanathanalba) à l’origine de notre abracadabra, mais en palindrome.

Le IVe siècle est un nouvel âge d’or de la glyptique impériale, en particulier pour les camées. Des thèmes chrétiens remplacent progressivement les sujets mythologiques, avec force ancres, poissons et bons pasteurs.


Intailles et camées au Moyen-Âge
Bien que les informations sur les collections de pierres gravées durant les périodes romaine tardive et byzantine soient limitées, il est connu qu’elles étaient collectionnées au Moyen Âge.
Au XIIIe siècle, des pierres raffinées furent gravées en Italie du Sud pour la cour des Hohenstaufen, empereurs du Saint Empire. Ces œuvres sophistiquées, souvent inspirées par des pierres romaines, suggèrent que les pierres antiques appartenaient à l’Empereur ou à ses proches.

Durant le Moyen Âge tardif en France et en Allemagne, les orfèvres insérèrent des pierres antiques dans des reliquaires et des croix, croyant en leurs pouvoirs magiques plus qu’en leur beauté, au point de les sertir parfois face cachée.

Camée en ronde-bosse de calcédoine figurant Constantin (début IVe) monté en bâton cantoral pour la Sainte-Chapelle au début du XIVe
Aux Temps Modernes
La Renaissance marque un renouveau de la gravure et des collections. Pietro Barbo, futur pape Paul II, était un fervent collectionneur d’intailles et de camées, et Vasari écrit que son décès aurait été causé par le poids des nombreux camées qu’il portait.
La collection de Paul II, acquise par Laurent de Médicis, comprenait des pierres antiques de grande qualité.

Aux XVIIIe et XIXe siècles, la collection de pierres gravées connut une nouvelle popularité, souvent intégrée à des collections diversifiées. Par exemple, Pierre Crozat possédait 1 400 pierres gravées, en plus de nombreux tableaux et dessins. Les amateurs de l’époque voulaient porter leurs pierres, d’où l’apparition de nouvelles montures plus légères et sobres, telles que les bagues tournantes et les chevalières, toujours populaires aujourd’hui.
Intailles et camées antiques depuis le XIXe

Bien que la collection de pierres gravées ait diminué par la suite, un regain d’intérêt a été observé grâce à des joailliers comme les Castellani et Melillo qui développèrent le style « archéologique » au XIXe siècle.
Aujourd’hui, des collectionneurs comme Guy Ladrière et Kai Scheuermann continuent de rechercher les plus belles pierres, témoignant d’un goût raffiné et permettant ainsi au public d’admirer ces pièces rares.
Hadrien Rambach est également un acteur de premier plan dans ce domaine, sur le marché autant que comme pourvoyeur des collections publiques .

La glyptique ressemble beaucoup à la numismatique : on grave un relief, souvent en creux (comme les coins), pour des objets de petites dimensions, mais précieux.
Depuis aussi longtemps qu’elle existe, la glyptique a ses collectionneurs, qui magnifient parfois la pierre par un montage précieux. Mais contrairement à la numismatique, chaque objet est unique : on n’y trouve pas la reproductivité des monnaies frappées avec des coins (plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires tirés d’un même coin).
Taillés dans des pierres variées, aux couleurs chamarrées, aux usages nombreux, du sceau à la magie ou la médecine, c’est sans doute ce qui rend ces objets aussi fascinants. Il est ainsi facile d’être pris du virus de sa collection. Plus d’un numismatiste a aussi une glyptothèque, et il n’est pas étonnant que le grand Babelon fût spécialiste de monnaies, de camées et d’intailles et que le fonds de la Bibliothèque Nationale de France (BnF) soit un des plus vaste et beau du monde.
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Orientations bibliographiques
- H. GUIRAUD, Intailles et camées romains, Paris, 1996
- H. GUIRAUD, Intailles et camées de l’époque romaine en Gaule, 48e supplément à Gallia, Paris, 1988
- H. GUIRAUD, Intailles et camées de l’époque romaine en Gaule, 48e supplément à Gallia (vol. II), Paris, 2008
- « Glyptique romaine » p11 à 222, in PALLAS, revue d’études antiques, 83/2010
- A. MASTROCINQUE, Les intailles magiques du département des Monnaies, Médailles et Antiques, Paris, 2014
- C. ENTWISTLE et N. ADAMS (dir.), Gems of Heaven, recent research on engraved gemstones in Late Antiquity, ca.AD 200-600, Londres, 2011
Origine des images
- Intaille, Néron en Apollon à la lyre, BNF n° DdL.1625
- Camée Mithridate VI assimilé à Dionysos, BNF n° AA.Chandon.36
- scraraboïde étrusque en cornaline,British museum, 1872,0604.1155
- Sceau cylindre mésopotamien en hématite, BNF inv. Delaporte.487
- Scarabée étrusque en cornaline, BNF, n°inv.58.1482
- Camée byzantin, BNF n° camée.338
- Intaille de Belli en jaspe sanguin, BNF n° inv.58.2383
- camée de Santarelli, BNF n° camée.946a
- Camée, portrait de René d’Anjou, BNF n°1985.187
- Camée en coquille, BNF n° Camée.579
- Camée en pâte de verre, BNF n° camée.130
- Camée en calcédoine, Auguste, issu du trésor de Saint-Denis, BNF n° Camée.222
- Intaille Cicéron, BNF n° inv.58.2077
- Intaille en prase, Ptolémée VII Philopator (?) assimilé à Héraclès, BNF n°
inv.58.1756A - camée en sardoine (Galba), BNF n° camée.251
- Intaille (scarabéoïde) « Sphinx, BNF, n° Luynes.289
- Intaille en citrine représentant Alexandre le Grand en Hélios, BNF n° inv.58.1475
- Intaille en pâte de verre avec une grenouille, BNF n° AA.Seyrig.30
- Camée portrait de Trajan, BNF n°Camée.289
- Intaille de cornaline figurant Mithridate VI, BNF n° inv.58.2117
- Intaille en cornaline mêlant cheval, silène et coq, BNF n° inv.58.2155
- Intaille en jaspe rouge mêlant trois têtes dont une casquée, BNF n° Froehner.2718
- Intaille en jaspe sanguin figurant Abraxas, BNF n° inv.58.2174A
- Camée en sardonyx à 3 couches figurant le triomphe de Licinius, BNF n° camée.308
- Intaille chrétienne en obsidienne figurant le bon pasteur, BNF n° reg.N.4447
- Camée représentant Adam et Eve en Poseidon et Minerve, BNF n° Camée.27
- Camée en ronde-bosse de calcédoine figurant Constantin, BNF n° Chabouillet.287
- Intaille « Cérès », BNF n° inv.58.2080
- Intaille phénicienne en jaspe, trouvée à Agrigente, BNF n° Pauvert.55
- Camée, buste du Christ, BNF, n° 2020.30
