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Les monnaies d’Auguste, chefs-d’œuvre de la numismatique

    temple de la paix auguste, détail

    Auguste & sa suite : Un style classique polyclétéen

    Temps de lecture : 9 mn

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    Les monnaies s’inscrivent dans une histoire politique, économique, mais aussi artistique. Elles sont le reflet des centres d’intérêt esthétiques et appartiennent à la grande Histoire de l’Art.

    En numismatique, comme dans le reste des arts, c’est par un classicisme inspiré de l’art grec de Polyclète que s’exprime le message politique du Princeps : Auguste n’est qu’harmonie, équilibre, modération, et s’il accepte tous le pouvoirs, c’est pour rendre service à l’état. Merci Mécène, qui a su construire une telle propagande.

    SOMMAIRE


    Entre la mort de César et la bataille d’Actium : des monnaies encore républicaines

    Octave, pas encore Auguste, était un jeune homme de la République romaine, héritier de César. À cette époque, les élites républicaines refusent de céder aux sirènes de l’art grec, sophistiqué, élégant et affichent un vérisme qui se veut l’évocation des temps anciens, et une sobriété, un refus du luxe, rejetant tout ce qui serait “grec”.

    denier d'octave et antoine

    Sur ce denier d’Octave et Antoine, en -41, le style est encore typique de la République. Antoine a un nez aquilin et un menton en galoche assez peu glamours, et Octave est un tout jeune homme à peine pubère qui peine à avoir une petite barbe de deuil.

    Mais en privé, l’art grec a déjà conquis les cœurs de beaucoup de membres de l’élite républicaine. Depuis le sac de Corinthe en -146, les Romains s’arrachent des originaux grecs à prix d’or, en peinture, en bronze (celui de Corinthe peut valoir l’équivalent d’une villa), en sculpture. 

    Ce denier d’argent de la gens Calpurnia, en -90 présente un revers qui évoque des œuvres grecques hellénistiques comme le Jockey du cap Artemision dont les Pisons étaient très friands si on en croit l’incroyable collection de statues de leur villa d’Herculanum, dont ce buste qui rappelle l’avers.

    denier de la gens piso

    Les monnaies du triumvir Octave-pas-encore-Auguste sont donc des monnaies républicaines, revendiquant une “romanité” construite en opposition à l’hellénisme. Et ce n’est pas pour rien que ces monnaies sont intégrées au Roman Republican Coinage (RRC) et pas au Roman Imperial Coinage (RIC).

    Avec Actium, Octave devient apollinien

    Puis les relations se tendent entre Octave et Marc-Antoine, qui, réfugié auprès de Cléopâtre, se prétend descendant d’Hercule, sous la protection de Dionysos, et vit “dans la débauche”, “asservi par une reine étrangère, et pire encore, grecque” comme le présente la propagande octavienne.

    Octave, en opposition à l’ivresse dionysienne, se place sous la protection d’Apollon, dieu de l’harmonie, de l’équilibre, du juste milieu.

    Aussi, après la victoire d’Actium, en -31, remportée grâce à son ami Agrippa, Octave fait-il de nombreuses références à Apollon (en particulier Actien) sur ses monnaies.

    Aureus d'auguste

    Sur cette monnaie frappée en Gaule, à Lyon, le revers figure Apollon citharède, avec l’inscription IMP X ACT pour Actien, en -15/-13, plus de 16 ans après la bataille qui a vu Octave éliminer Marc-Antoine.

    arc actien d'octave
    Denier d’Octave avec l’arc Actien

    On retrouve aussi, sur ce denier frappé en 30 avant J.-C., l’arc arc honorifique qu’il a reçu pour sa victoire à Actium.

    Le revers est très harmonieux, équilibré et symétrique.

    Pour exprimer cet équilibre apollinien, quoi de mieux que le classicisme polyclétéen ?

    Polyclète de Sicyone était un sculpteur grec du Vè siècle avant notre ère qui avait développé un principe : le canon.

    Selon les Grecs, ce qui est beau est bon, et inversement. Et les mathématiques régissent ce qui est beau. Alors un corps beau doit respecter des proportions mathématiques (comme par exemple la tête qui doit être un septième de la hauteur totale.)

    statue de Polyclete, le doryphore

    Mais pour éviter toute formule lassante, Polyclète anime ses statues par un jeu de contraposto qu’on appelle le chiasme polyclétéen : en appui sur une jambe, une hanche se retrouve plus haute que l’autre, mais avec relâchement, les épaules suivent le mouvement inverse.

    Cette statue de Polyclète, le Doryphore [porteur de lance] montre un jeune homme tenant une lance sur une épaule.

    En outre, Polyclète montre toujours des figures juste avant ou juste après un effort, jamais dans la tension du mouvement, mais dans le relâchement qui précède ou suit.

    Ses figures semblent éviter tout excès, et respirent le calme et l’équilibre.

    C’est cet art polyclétéen, antérieur de 400 ans, que convoque Auguste, par exemple, dans sa statue de Prima Porta, où le prince ne semble pas autre chose qu’un Doryphore en cuirasse.

    L’Auguste de Prima Porta montre le prince en chef militaire cuirassé, mais pas menaçant : il a obtenu la restitution des enseignes perdues par Crassus par les Parthes, figurée sur sa cuirasse, par la simple force de sa parole, comme le montre son geste d’orateur du bras droit.

    Le classicisme polyclétéen sur les monnaies augustéennes

    denier romain

    Sur ce denier de -32/-29, soit une quarantaine d’années avant l’Auguste de Prima Porta, on reconnaît au revers sa dynamique puisée dans l’art de Polyclète, avec cette figure en marche, dans le calme, avec le geste de la parole. Comme un Doryphore vu de côté.

    Sur ce denier frappé à Rome en -16, les deux faces évoquent Polyclète.

    denier avec auguste de face

    A l’avers, le portrait d’Auguste, de trois-quarts face, avec un léger mouvement, un visage glabre et un coiffure en petites mèches, rappelle fortement le Doryphore.

    Sur l’autre face, la statue de Mars sur une base est en appui sur la jambe droite, avec pour conséquence une hanche gauche plus haute. Et c’est l’inverse pour les épaules.

    C’est un exemple du chiasme polyclétéen.

    Les portraits d’Auguste

    Seul aux commandes de l’Empire de -31 à +14 (45 ans!!!), ses portraits restent d’une grande stabilité. En sculpture, comme en numismatique, Auguste semble hors du temps.

    aureus d'Auguste avec un taureau au revers

    Le visage est toujours fin, le nez droit, le menton légèrement pointu, la chevelure sage, en mèches courtes, et sur les monnaies, de profil, on ne voit pas la pince et la fourche présentes en sculpture.

    La tête est souvent nue. Parfois ornée d’un simple ruban. Pas de bustes spectaculaires : on n’a souvent qu’une tête. On est dans la modération, sans excès. Sénèque, dans son traité sur la colère, le De Ira, prend souvent Auguste comme exemple de modération.

    Des monnaies d’une grande sobriété : l’ordre apollinien

    Aureus frappé àCaesaraugusta avec 2 lauriers au revers

    Les titulatures sont brèves et sobres, souvent un simple AVGVSTVS ou IMP CAESAR. Mais l’avers est même parfois complètement anépigraphe. C’est ainsi progressivement qu’on associera Caesar et Augustus à des titres, quand ils ne sont encore que des noms donnés à Octave, prince (princeps, c’est à dire premier [des citoyens]) mais pas empereur.

    Les portraits, comme on l’a vu, sans effet dramatique, sans buste spectaculaire.

    Les revers sont souvent savamment composés pour être harmonieux, équilibrés, et régulièrement symétriques. (comme cette monnaie avec les deux lauriers de sa maison)

    Cistophore d'Auguste

    Ce cistophore d’argent a un avers typique de sobriété, et un revers élégant et symétrique.

    denier d'Auguste avec un bouclier au revers

    Ce denier a un avers anépigraphe minimaliste, et un revers au motif simple du bouclier rond ou d’une phiale entouré des inscriptions réparties symétriquement IMP / CAE / SAR / DIVI. F.

    Après Auguste, des échos classiques

    Après Auguste, ses successeurs vont vouloir marcher dans ses traces, et garderont les mêmes moyens plastiques. Avec cependant une tendance à plus de froideur et moins de finesse dans les modelés, dans un esprit peut-être plus romain et moins grec. Il faut dire qu’ils sont maintenant empereurs et plus simplement princes : le pouvoir est ouvertement personnel et héréditaire. Ce n’est plus la République. C’est l’Empire.

    bronzes IVSTITIA ou PIETAS

    Sur ces bronzes IVSTITIA ou PIETAS, la sobriété du revers aniconique et la finesse hiératique, construite sur des modèles grecs classiques des allégories de l’avers sont des prolongements du classicisme augustéen à l’époque de Tibère.

    dupondius de Tibère avec portrait de face au revers

    Sur cette monnaie (dupondius) de Tibère frappée à Rome, le portrait est encore très polyclétéen et sans ce grand front et ce nez sans finesse on pourrait presque voir Auguste. L’autre face évoque elle aussi les essais de portraits de face des deniers d’Auguste en imago clipeata.

    Ce très célèbre sesterce de Caligula qui présente ses sœurs en allégories est encore pétri de classicisme grec: le portrait est d’une grande sobriété polyclétéenne et le revers est d’une composition très réussie, équilibrée, symétrique mais sans monotonie.

    Les monnaies que Claude (natif de Lyon) consacre à sa défunte mère Antonia Minor sont encore de cette même veine. Le portrait semble de la main de Polyclète mais avec des cheveux longs: le visage classique est tellement sur-humain que masculin et féminin se rejoignent.

    Le revers montre aussi la poursuite d’une recherche d’harmonie, d’équilibre, de symétrie dans la disposition des deux torches et des inscriptions.

    Pour conclure

    Icône du site

    Tibère, Caligula et Claude ont prolongé les moyens plastiques classicisants d’Auguste : sobriété des portraits, équilibre des compositions, finesse des modelés, absence de tension. Mais sans garder la finesse gracieuse un peu grecque d’Auguste. Plutôt avec une certaine sévérité toute romaine.

    Avec Néron, c’est une toute autre histoire : les références se feront plus hellénistiques, avec effets dramatiques, puissance et exubérance. Enfin, de façon durable, Auguste fera figure de référence et en périodes de troubles (comme sous Galba ou au IIIè siècle) comme en période de transition (comme sous les Flaviens ou les Sévères), des références au premier empereur et à son capricorne refleuriront sur les monnaies romaines.

    par Maxime Cambreling, numismatiste
    à qui il arrive parfois de trouver utiles ses études d’histoire de l’art


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    Article complémentaire :


    Orientations bibliographiques :

    • Giard JB, Catalogue des monnaies de l’empire romain , I Auguste, 2001
    • Giard JB, Catalogue des monnaies de l’empire romain, II de Tibère à Néron, 1988
    • Auguste, catalogue de l’exposition du Grand Palais du 19 mars au 13 juillet 2014
    • Balty JC et Cazes D, Sculptures antiques de Chiragan, I, les Portraits romains, I.1 époque julio-claudienne, 2005
    • Baratte F, Manuels de l’école du Louvre, Histoire de l’art antique, l’Art romain, 2001

    Origine des images

    • Denier d’Octave et Antoine, Ans 1947.2.239
    • Denier de la gens Piso, Ans 1944.100.823
    • Auguste, aureus, Apollon citharède, British Museum R.5997
    • Denier, buste de pax, British Museum 1866,1201.4188
    • Denier ric 356, buste de face, Münzkabinett Online Catalogue
    • Aureus (taureau), Bnf Gallica
    • Aureus (lauriers), Bnf Gallica
    • Cistophore, Mantis 1954.185.12
    • Denier (bouclier), British Museum R.6060
    • Tibère, Bronze Ivstitia, British museum, 1857,0812.17
    • Tibère, bronze Pietas, Münzkabinett Online Catalogue
    • Tibère, dupondius, British museum, R6363
    • Caligula, sesterce, Bnf, Gallica
    • Claude, Aureus, Bnf Gallica

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