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PRATIQUER > SIGILLOGRAPHIE
Vous venez d’acquérir votre premier sceau byzantin. L’objet est magnifique, la patine superbe, le relief encore lisible après plus de mille ans. Vous êtes ravi. Puis vous regardez le monogramme qui orne le revers… et là, c’est le désarroi complet. Un enchevêtrement de lettres, des traits qui se croisent dans tous les sens, des formes qui semblent se moquer ouvertement de vous. Vous tournez le sceau dans tous les sens. Rien. Vous plissez les yeux. Toujours rien. Vous vous demandez si les Byzantins ne prenaient pas un malin plaisir à rendre leurs sceaux absolument indéchiffrables.
Rassurez-vous : vous n’êtes ni le premier ni le dernier à vous retrouver dans cette situation. Le monogramme byzantin est une énigme par nature, un puzzle conçu pour condenser un maximum d’informations dans un minimum d’espace. Et contrairement aux légendes en toutes lettres que l’on trouve sur les monnaies, le monogramme ne se laisse jamais lire au premier coup d’œil.
💡 Les images de monogrammes de cet article ne sont volontairement pas toujours accompagnées de leur solution. Cela permet de s’entraîner réellement à la lecture. En cliquant sur l’image, vous accédez au chapitre de résolution où l’identification complète est donnée et expliquée ainsi que le pédigrée mentionné. En cliquant sur l’image de la solution, vous revenez dans l’article !
💡 Par ailleurs, notons que si cet article concerne les sceaux byzantins, la procédure de restitution est la même concernant les monogrammes sur les monnaies byzantines !
Sommaire
- Préambule : le défi de la lecture des monogrammes
- Méthode pour lire un monogramme
Préambule
Soyons honnêtes d’emblée : la lecture d’un monogramme reste presque toujours conjecturale. Les lettres ne sont jamais disposées en clair, et l’on ne saura jamais avec certitude absolue si le nom que l’on reconstruit correspond réellement à celui que voulait signifier le propriétaire du sceau.
Pour les sceaux (pas les monnaies), dans bien des cas, plusieurs solutions plausibles coexistent, et aucune ne peut être définitivement prouvée.
La seule exception ? Les rares sceaux dont le revers développe gentiment en toutes lettres ce que le monogramme compresse sur l’avers.

Pour tous les autres — c’est-à-dire l’immense majorité — il faut composer avec l’incertitude, en s’appuyant sur la datation du sceau, son style et son contexte historique. Certains noms grecs spécifiques disparaissent des sources entre l’Antiquité tardive et le IXe siècle, même s’ils restent théoriquement possibles. La déclinaison utilisée varie selon les époques : le génitif (« de X »), progressivement supplanté par le datif (« à/pour X »), subsiste néanmoins jusqu’à une période tardive.
Ajoutez à cela l’état de conservation souvent médiocre des sceaux — lettres incomplètes, traits effacés, portions manquantes — et vous obtenez un véritable défi intellectuel. Chaque hypothèse sur une lettre absente multiplie les combinaisons envisageables.
Vous voilà face à un mot croisé byzantin dont personne ne vous a donné les clés.
En préambule, on peut rappeler la définition fondamentale du monogramme donnée par Walter Otto Fink : il s’agit d’une « combinaison abrégée (entrelacement) de plusieurs lettres qui, lues dans un certain ordre, forment un nom, un titre, un nom et un titre, ou une phrase ».
Simple, non ?
Les étapes qui suivent vous donneront les clés pour transformer cette énigme en exercice méthodique. Elles ne garantissent pas que vous trouverez la solution — mais elles vous permettront d’en proposer une, ou plusieurs, de manière cohérente et argumentée.
Méthode en 6 étapes pour lire un monogramme
Étape 1 — Description du sceau
Avant toute tentative de déchiffrement, il est indispensable (pour tous les types de sceaux, de déterminer le bon sens de lecture du sceau. Un sceau retourné peut produire des lettres trompeuses, certaines formes changeant complètement selon l’orientation. Une lecture faite à l’envers fausse donc immédiatement l’identification du monogramme.
💡La grande majorité des sceaux byzantins sont gravés selon un axe à 12h. Lorsqu’une image est présente à l’avers — par exemple une Vierge, un Christ ou un saint — ceci fournit un repère fiable pour orienter correctement le monogramme de l’autre face.
👉Comment déterminer un axe ?
Il convient ensuite d’établir une description précise et complète du sceau. Cette étape, apparemment triviale, constitue en réalité le fondement de toute analyse sérieuse, comme en numismatique d’ailleurs.
Notez systématiquement :
- le poids, exprimé en grammes,
- le diamètre, mesuré en millimètres,
- la couleur et l’état de la patine,
- le tracé du canal de suspension, en relevant toute déchirure, irrégularité ou déformation éventuelle,
- les cassures, éclats, altérations ou défauts de frappe,
- le lieu de découverte et la provenance documentée du sceau,
- l’état de conservation général de la pièce.
Cette description minutieuse n’est pas un simple exercice formel. Elle permet d’identifier dès le départ les lettres manquantes, partiellement effacées ou déformées (souvent par le canal), autant d’éléments qui conditionneront directement vos hypothèses de lecture. Un trait manquant peut changer radicalement l’interprétation d’une lettre — et donc du monogramme tout entier. Ne négligez jamais cette étape : elle vous évitera bien des erreurs par la suite.
Étape 2 — Transcription des lettres directement lisibles
Une fois le sceau décrit, procédez à la transcription de toutes les lettres directement identifiables. Cette opération exige une attention soutenue : les caractères faiblement imprimés, partiellement effacés ou déformés par une frappe imparfaite doivent être examinés avec le plus grand soin.
💡Un éclairage rasant, l’observation sous différents angles, humidifier le sceau ou l’utilisation d’une loupe peuvent révéler des traits jusqu’alors imperceptibles.
Transcrivez d’abord les lettres identifiées en majuscules grecques, puis retranscrivez-les en minuscules grecques. Cette double notation facilite la manipulation ultérieure des éléments et permet de mieux visualiser les combinaisons possibles.
À ce stade, ne cherchez pas encore à former des mots. Contentez-vous de relever méthodiquement ce qui est visible, sans interprétation prématurée. Vous construirez sur cette base factuelle dans les étapes suivantes. Ce n’est qu’une fois le mot final identifié — ou du moins une hypothèse de lecture solidement établie — que vous pourrez procéder à sa transcription en langue moderne, accompagnée éventuellement d’une traduction si le contexte l’exige.
Alphabet grec utilisé :
💡Notons d’emblée, car vous la reverrez très souvent, que la lettre Ǒ que les débutants ne connaissent pas est en fait un OY ligaturé qui nous donne le son OU (Υ = υ, upsilon = lat. Y)
A = α, alpha = lat. A
Β = β, bêta = lat. B
Γ = γ, gamma = lat. G
Δ = δ, delta = lat. D
Ε = ε, epsilon = lat. E
Ζ = ζ, zêta = lat. Z
Η = η, êta = lat. E
Θ = θ, thêta = lat. Th
Ι = ι, iota = lat. I
Κ = κ, kappa = lat. K
Λ = λ, lambda = lat. L
Μ = μ, mu = lat. M
Ν = ν, nu = lat. N
Ξ = ξ, xi = lat. X
Ο = ο, omicron = lat. O
Π = π, pi = lat. P
Ρ = ρ, rho = lat. R
Σ (ou Ϲ) = σ, sigma = lat. S
Τ = τ, tau = lat. T
Υ = υ, upsilon = lat. Y
Φ = φ, phi = lat. F, Ph
Χ = χ, chi = lat. Ch
Ψ = ψ, psi = lat. Ps
Ω = ω, oméga = lat. O
💡99% du temps les lettres sur les monogrammes sont écrite en majuscule sauf le ω qui n’apparait pas sous la forme majuscule Ω . Le Y est, la plupart du temps, gravé V, donc à ne pas confondre avec le N minuscule ν.
Transcription et prononciation possibles du grec
Après la lecture et la transcription des lettres grecques, il est nécessaire de restituer leur équivalent phonétique en langue moderne. Le tableau suivant présente les valeurs usuelles des lettres et groupes de lettres grecs :
α = a
αι = ai
αυ = au
β = b
γ = g
γγ = ng
γκ = nk
γχ = nch
δ = d
ε = e
ει = ei
ευ = eu
ζ = z
η = e
θ = th
ι = i
κ = k
λ = l
μ = m
ν = n
ξ = x
ο = o
οι = oi
ου = u
π = p
ρ = r
σ, ς = s
τ = t
υ = y
φ = ph
χ = ch
ψ = ps
ω = o
Une fois ce système appliqué, on obtient une première combinaison de lettres, base de travail pour les étapes suivantes du déchiffrement.
Étape 3 — Lecture des lettres incertaines ou cachées
Les lettres qui ne sont pas immédiatement lisibles doivent être examinées en tenant compte des particularités graphiques propres aux monogrammes byzantins. Plusieurs cas se présentent :
a) Lettres imbriquées : certaines majuscules sont partiellement fusionnées.
Exemples : un E peut contenir un C ; un A peut renfermer un Λ ; un Π peut intégrer un Γ…par exemple car il y en a d’autres !
c) Éléments ornementaux : certains traits ne doivent pas être interprétés comme des lettres.
d) Réutilisation des mêmes lettres : une même lettre peut devoir être employée plusieurs fois dans le mot restitué, même si elle n’apparaît qu’une seule fois dans le dessin du monogramme.

À ces observations s’ajoutent les informations propres aux différents types de monogrammes; que nous verrons plus tard. Les lettres ainsi clarifiées doivent être ajoutées à la première combinaison de lettres obtenue précédemment.
Étape 4 — Lecture des abréviations et valeurs phonétiques
Dans les monogrammes byzantins, on part du principe que TOUTES LES LETTRES doivent être présente que ce soit pour les noms, titres ou fonctions. Mais dans la pratique, il existe des exceptions où certaines lettres sont réellement omises, par exemple :
- PAUL au lieu de PAULOU
- THDR pour Theodoros (attesté dans certains monogrammes latins)
Ces cas existent mais restent très minoritaires (sauf sur les monogrammes à haste verticale qui voient le jour à partir du XIIIe siècle et que nous verrons plus tard). Ils relèvent d’un flou entre la règle et la pratique réelle.
Pour ne par alourdir cet article je renvoie donc uniquement à un petite page qui résume quelques abréviations que l’on peut rencontrer sur tous les types de sceaux.
Valeurs phonétiques
Les voyelles peuvent parfois être interchangeables au moment de l’essai d’alphabétisation, notamment :
E / Η / Ι et Ο / Ω, lorsque plusieurs possibilités sont compatibles sur le plan phonétique.
Par exemple sur ce sceau, le monogramme formé autour d’un Δ central. Lettres du monogramme : ΔΘ au centre TΕV à gauche, Οω à droite. résolution en résolu comme Θεοδώτου même si c’est Θεοδότου qui serait la forme la plus couramment attestée pour ce nom à cette période.

Étape 5 — Datation et caractéristiques stylistiques
L’analyse d’un monogramme doit tenir compte de son type et de son style, car ceux-ci fournissent des informations essentielles pour la lecture des lettres et pour la datation. Les différentes catégories présentées ci-dessous permettent d’ajouter, dès la lecture, des données propres à chaque famille de monogrammes.
Par exemple, si un nom « X » n’est documenté que à partir du IXᵉ siècle et que le style du sceau est fermement VIIᵉ siècle, cette lecture devient improbable. De même, des titres comme protokensor n’apparaissent dans les sources qu’après le XIᵉ siècle, ce qui permet d’écarter leur présence sur des sceaux plus anciens.
💡 Pour vérifier si un nom ou un titre est attesté à une période donnée, utilisez des outils prosopographiques comme le PLRE (Prosopography of the Later Roman Empire, par ex. Volume III) ou la PBE (Prosopography of the Byzantine Empire, en ligne), qui recensent l’existence des personnes et des titres attestés par siècle.
La déclinaison grecque intervient dans la compréhension de la désinence. Les terminaisons possibles des différents cas peuvent être vérifiées dans une grammaire, la matière étant trop vaste pour être détaillée ici.
1. Les monogrammes en bloc ou en cadre (Ve–VIIe siècle)
Disposition des lettres
Les lettres sont organisées autour d’une lettre centrale.
On rencontre fréquemment A, H, Θ, M, N, Π, Χ au centre ; parfois aussi des combinaisons trompeuses comme T + Γ = Π, qui ne représentent pas nécessairement la première lettre du nom.
Dans ce type de monogramme, toutes les lettres du mot sont en principe présentes, y compris les désinences, et il arrive, surtout au VIIe siècle, que quelques lettres latines s’y ajoutent.
Ce type de monogramme peut désigner un nom parfois jumelé à un titre, une fonction, un grade, une origine géographique ou un terme isolé, mais jamais une invocation.
Lecture
Entre le Ve siècle et la fin du VIIe siècle, les sceaux byzantins oscillent encore entre deux traditions. Lorsqu’ils sont gravés en latin, les noms se terminent généralement en –us. En grec, ils apparaissent presque toujours au génitif en –ου, qui signifie « (le sceau) de… ». Des termes latins peuvent être transcrits en grec, et même des noms étrangers sont souvent intégrés de force dans la déclinaison grecque. La croix, très fréquente, joue à la fois un rôle religieux et un rôle graphique dans la structuration de la légende.
La lecture est rendue plus délicate par des conventions propres aux graveurs.
La boucle du P enferme souvent un O, et le I est fréquemment omis car toute haste verticale peut le représenter.
2. Les monogrammes en croix (milieu VIe–VIIIe siècle)
Disposition des lettres
Les lettres sont disposées autour d’une croix, parfois sous forme de ligatures.
Leur lecture après déchiffrage nous donne un ou des noms éventuellement accompagné d’un titre, d’une fonction ou de plusieurs.
On trouve encore à cette période des sceaux en latin et on peut aussi trouver sur le même sceau des monogrammes de types différents.

Sur ce sceau, le droit porte un monogramme cruciforme latin formé des lettres E–P–R–T–U, résolvant le nom Petru. Le revers présente un monogramme cruciforme grec composé des lettres A–C–E–Λ–Λ–M–R–U, développant μακελλαρίου = macellariu, « du boucher ». Les deux faces sont entourées d’une couronne de laurier, selon une formule héritée de la sigillographie tardo-antique.
3. Les monogrammes d’invocation (VIIe–début XIe siècle)
Disposition et nature
Leur structure est proche de celle des monogrammes en croix. Ils reprennent des croix monogrammatiques pour former des abréviations de formules consacrées adressées à Marie, au Christ ou aux saints.

Exemples d’invocations établies :

On pourra retrouver tous les monogrammes avec plus de détail sur leur invocations dans le livre disponible en ligne de Robert Find (dans les planches très utiles).
4. Les monogrammes rayonnants (à partir du milieu du Xe siècle)
Les lettres sont attachées à plusieurs rayons partant d’un centre. Cette forme est brève dans l’histoire de la sigillographie.
Le contenu et la lecture suivent les principes des monogrammes en croix.
Sur notre exemple : monogramme rayonnant composé de huit rayons partant d’un Θ central, chacun terminé respectivement (en partant de 12 h, sens horaire) par les lettres Ρ – C – ΙΕ – Λ – Ω – Δ – Κ – Τ, formant la formule d’invocation Θεοτόκε βοήθει τῷ σῷ δούλῳ
(« Mère de Dieu, aide ton serviteur »).
Des globules sont disposés entre les rayons ; le champ est entouré d’un grènetis périphérique.

5. Les monogrammes à haste verticale (à partir du XIIIe siècle)
À partir du XIIe siècle, les monogrammes byzantins adoptent de plus en plus une structure fondée sur une haste verticale centrale, qui sert de tige à laquelle se rattachent les autres lettres, souvent sous forme de ligatures. Cette organisation permet de condenser fortement l’écriture tout en conservant une structure lisible pour qui en connaît les codes. Le contenu de ces monogrammes reste le même que dans les formes plus anciennes.

Droit et revers portant des monogrammes à haste verticale résolvant respectivement Γεωργίου (Geōrgiou) – « de Georges » et Συναδηνοῦ (Synadēnou) – « des Synadènoi », c’est-à-dire « de Synadènos » (XIIe–XIIIe siècle).
Sur le plan linguistique, la logique est celle de toute la sigillographie byzantine tardive : les désinences sont souvent supprimées, certaines voyelles internes omises, tandis que les consonnes, porteuses du sens, sont presque toujours conservées. La lecture ne se fait donc pas de façon linéaire, mais par reconstitution d’une séquence de lettres organisée autour de la tige. À la fin de la période byzantine, ce système tend à produire des monogrammes en bloc, extrêmement compacts, où l’on retrouve parfois un génitif lorsqu’une terminaison est nécessaire, mais où l’essentiel de l’information repose toujours sur un noyau consonantique.
Étape 6 — Lecture du monogramme dans son ensemble
Une fois toutes les lettres identifiées — y compris celles faiblement visibles, les abréviations possibles et les particularités propres au type de monogramme — on obtient une seconde combinaison de lettres, plus complète.
C’est cette combinaison élargie qu’il faut désormais lire comme un ensemble, c’est-à-dire comme un véritable monogramme.
Il n’existe aucune direction de lecture universelle. Seules des orientations probables peuvent être envisagées, selon plusieurs modèles :
a) Lecture en croix : le regard suit les branches externes de la croix.
b) Lecture interne : le mot commence depuis la zone centrale.
c) Lecture à point fixe : la lecture débute à un emplacement particulier choisi par la composition.
d) Lecture à partir d’une lettre centrale : un caractère dominant sert de point de départ.
💡Selon les observations de Fink, fondées sur un corpus de 1 078 monogrammes en croix, les points de départ les plus fréquents sont :
- depuis la gauche : 43,5 %
- depuis le bas : 13,8 %
- depuis le haut : 12,9 %
- depuis le centre : 10,6 %
- depuis la droite : 9,2 %
Ces résultats concordent avec les conclusions de Metcalf (Cyprus), selon lesquelles la lettre placée à gauche constitue souvent le début du mot dans les monogrammes en croix.
Comment résoudre un monogramme byzantin
Déchiffrer un monogramme byzantin n’est pas un exercice magique : c’est un ensemble de réflexes, de comparaisons et de vérifications successives. Une fois que l’on a compris ce que sont les monogrammes et les formes qu’ils peuvent prendre, il reste à savoir comment les lire concrètement. La méthode est la même pour tous : on identifie les lettres, on les teste, on les compare, puis on vérifie quelles solutions sont réellement possibles.
La première étape consiste simplement à extraire toutes les lettres visibles, même celles dont on n’est pas tout à fait sûr.
On teste ensuite mentalement les différentes combinaisons qu’elles peuvent former et on les compare avec les noms, titres et fonctions byzantines connus.
Pour compléter cette approche intuitive, on utilise une méthode plus rationnelle : l’alphabétisation. Elle consiste à classer toutes les lettres du monogramme par ordre alphabétique pour obtenir une forme “neutre”. On cherche ensuite cette séquence dans les livres et catalogues spécialisés de noms, titres et charges. Si la séquence existe, on regarde ensuite si le dessin du monogramme correspond à l’exemple du dictionnaire : parfois c’est le même sceau, parfois un sceau différent mais portant le même nom, parfois une variante inédite. Quand le revers du sceau donne le nom ou le titre en toutes lettres, l’identification est encore plus simple : le texte confirme immédiatement la lecture du monogramme.
💡 Basique mais pas inutile à rappeler : les noms doivent toujours être cherchés dans leur forme de langue originale du sceau, c’est à dire grec ou plus rarement latin.
Un sceau grec emploie des formes grecques (Ἰωάννης, Μιχαήλ, Γεώργιος…), un sceau latin emploie des formes latines (Iohannes, Michael, Georgius…), mais jamais des formes françaises modernes (Jean, Michel, Georges)…
Il faut ici insister sur un point fondamental : la littérature sigillographique est l’outil central du déchiffrement. Il existe quelques grandes références majeures — véritables piliers de la discipline — mais aussi une immense littérature périphérique faite de catalogues de collections, de publications locales et de corpus partiels. Contrairement aux monnaies, où les types se recoupent massivement, les sceaux byzantins sont presque toujours des pièces uniques : deux exemplaires strictement identiques sont rares. C’est pourquoi il est indispensable de consulter le plus grand nombre possible de catalogues pour rechercher des sceaux parallèles, des noms attestés ou des constructions graphiques comparables.
💡Dans ce domaine, plus on a de livres, plus on voit juste. Une bibliographie de travail en sigillographie byzantine (corpus, musées, publications spécialisées) est disponible ici
👉 https://bnumis.com/bibliographie-sigillographie-byzantine/
Au fond, résoudre un monogramme byzantin revient souvent à un jeu d’enquête : on avance par hypothèses, on teste, on élimine, on compare, et l’on retient la solution qui présente la meilleure cohérence historique, grammaticale et documentaire. Certaines lectures se vérifient immédiatement ; d’autres restent ouvertes, parce qu’un monogramme peut donner lieu à plusieurs interprétations également plausibles.
C’est ce mélange d’intuition, de méthode et d’érudition qui fait tout l’intérêt de cette discipline — et qui permet, pas à pas, de redonner un nom, un titre ou une fonction à ces petites constructions graphiques venues de Byzance.
C•W
Merci à John Min et Gert Boersema pour les💡
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Sceaux présentés avec solutions
Au droit, aigle debout à gauche, tête à droite, ailes déployées, soutenant un monogramme invocatoire Θεοτόκε βοήθει (Mère de Dieu, aide…).
Au revers, grand monogramme en bloc lisible comme ΠΑΥΛΟΥ ἀπὸ ἐπάρχων (de Paulos, ex-éparque ?).
Le monogramme de rang se résout clairement en ἀπὸ ἐπάρχων, dignité de cour courante à cette époque. La lecture du nom Paulos est probable (usage fréquent d’un grand Π avec A souscrit), mais ne peut être tenue pour absolument certaine.
Monogramme se lisant IWANNOV = (sceau) de jean
Le nom inscrit sur ce sceau est Ἰωάννης (Iōánnēs), la forme grecque du nom biblique de Jean.
Dans la légende du sceau, il apparaît au génitif (Ἰωάννου, rendu ici par IWANNOV), qui signifie « de Jean », selon la grammaire normale des sceaux byzantins.
Ce même nom se retrouve :
- en latin sous la forme Iohannes,
- en anglais sous la forme John,
- en français sous la forme Jean.
Monogramme se lisant PETROS = (sceau) de Petrus
Le monogramme ΠΕΤΡΟΥ (PETROU, ici noté ΠETPOV) correspond au nom grec Πέτρος (Pétros), « Pierre ».
Sur les sceaux byzantins, le nom est presque toujours au génitif (Πέτρου), qui signifie « de Pierre », indiquant le propriétaire du sceau.
Ce même nom apparaît :
- en latin sous la forme Petrus,
- en anglais sous la forme Peter,
- en français sous la forme Pierre.
Là encore, il ne s’agit pas de noms différents, mais d’un seul nom biblique exprimé selon la langue. Sur un sceau grec, seule la forme Πέτρος / Πέτρου est correcte.
Téssère composée des lettre X à gauche, UV ligaturé au dessus, B retourné à droite (possiblement E inversé) et A en bas avec inclus possiblement un Λ.
La combinaison des lettres permet plusieurs lectures onomastiques possibles (Baruch, Barchias, Bachos, Boucha, Abychios, etc.), selon l’interprétation de lettres ambiguës (Ρ pouvant être lu comme Β, Α comme Λ, etc.).
La lecture Βάκχιος (Bacchios = Bacchus) pourrait être envisagée. L’idée est séduisante, d’autant que des tessères liées aux jeux, banquets et distributions (souvent en contexte dionysiaque) sont bien attestées dans l’Antiquité tardive.
Anonyme, épistate.
Sceau byzantin en plomb, VIe siècle.
Monogramme bloc : ΕΠΙΣΤΑΤΟΥ (« de l’épistate »).
Berlin, collection des sceaux byzantins, Berlin II, n° 470 ; Seyrig 359.
Ce monogramme a été lu anciennement comme un nom propre (Pelagios, Apellios, Paeitos, etc.), mais la fréquence élevée de ce type indique qu’il s’agit d’un titre et non d’un individu. La lecture ἐπιστάτου (« [sceau] de l’épistate, c’est-à-dire de l’intendant / superviseur ») proposée par W. Weiser est aujourd’hui retenue. La lecture ἐπάρχου (« éparque ») défendue par N. P. Lichačev et reprise par C. Sode est rejetée, car les lettres Π et Χ nécessaires à ἐπάρχος sont absentes du monogramme.
Anonyme, hypatos (Aetios ?)
Sceau byzantin en plomb, Ve siècle.
Monogramme bloc : ΑΙΤΙΟΥ ΥΠΑΤΟΥ («[sceau] de l’hypatos Aetios»).
Ce monogramme a été traditionnellement lu comme un nom et titre (Aetios, hypatos), mais d’autres lectures (ἐπάρχου, ἐπιστάτου) ont été proposées. La large diffusion de ce type suggère qu’il pourrait désigner une fonction administrative plutôt qu’un individu unique.
Théodore, éparque.
Sceau byzantin bilingue en plomb.
A/ Monogramme latin : THEODORU (Théodore).
R/ Monogramme grec : ἘΠΑΡΧΟΥ (« de l’éparque »).
Dumberton oak BZS.1958.106.1558.
Ce sceau associe un nom latin au droit et un titre grec au revers. Le revers adopte une forme monogrammatique complexe en X, combinant les lettres de ἐπάρχου autour d’une croix.
On remarquera qu’il s’agit d’un exemple cité dans le chapitre des abréviation : toutes les lettres de Théodore n’apparaisse pas sur le monogramme.
Jean (Ἰωάννης), kandidatos.
Sceau byzantin en plomb, VIe–VIIe siècle.
A/ Monogramme cruciforme : ἸΩΑΝΝΟΥ (IWANNOV, « de Jean »).
R/ Monogramme cruciforme : ΚΑΝΔΙΔΑΤΟΥ (« du kandidatos »).
Le kandidatos (grec κανδιδᾶτος, pl. κανδιδᾶτοι) est un officier de la garde impériale byzantine, hérité directement de la fin de l’Empire romain.
Le terme vient du latin candidatus, « vêtu de blanc », parce que ces gardes portaient une tunique blanche éclatante (candidus) lors des cérémonies. Ils formaient un corps d’élite attaché à la personne de l’empereur.









