Aller au contenu

Les travailleurs de l’atelier monétaire de la ville de Rome : esclaves & affranchis ; suppostores, malleatores & signatores

    détail sur tessère de Vienne

    L’apport des inscriptions trouvées près de San Clemente
    lectures numismatiques des inscriptions CIL VI 42, 43, 44, 239 et 791.

    Temps de lecture : 13 mn


    PRATIQUER >  LES ATELIERS

    Découvertes à la fin du XVIè siècle à Rome entre le Colisée et le Latran, au pied du Caelius, des bases de statues, contemporaines les unes des autres, explicitement datées de 115, sous le règne de Trajan, semblent en lien avec des ouvriers monétaires, au point qu’il est envisagé que l’atelier, après son déménagement du temple de Junon Moneta sur l’Arx, était situé à proximité. Cet édifice, largement endomagé voire détruit dans le seconde moitié du IIIè siècle, pourrait avoir été rasé par Aurélien (270-275) après la «révolte de monétaires».

    Leur lecture est riche d’enseignements sur l’organisation de l’atelier monétaire et la fabrication de la monnaie : combien d’ouvriers, sous quels statuts, pour quels métiers, avec quelles appellations…

    ***

    Découverte et conservation

    Corpus Inscriptionum Latinarum

    Elles ont été intégrées, en 1876, au Corpus Inscriptionum Latinarum (CIL) VI (inscriptions de Rome) sous les numéros 42, 43 et 44, elles méritent qu’on remette en avant toutes les informations que donne ce recueil ancien souvent cité mais rarement ouvert.

    On y apprend que les inscriptions sont sur des bases de statues et auraient été découvertes en 1585 ou plus vraisemblablement plus tôt devant l’église San Clemente (là où se trouvait l’atelier monétaire assure l’auteur de la notice, mais ce sera l’objet d’un prochain post) ou entre San Clemente et San Pietro e Marcellino, soit sur l’antique Via Labicana. Elles seraient conservées au moment de la rédaction du CIL (1876) au palatio Sabelliorum, sans doute le palais des Savelli construit sur le théâtre de Marcellus.

    Les inscriptions 42 et 43 semblent aujourd’hui perdues. Si vous les croisez, dites-le nous.

    théâtre de Marcellus, 2 premières arches
    Théâtre de Marcelus, 2 première arches

    L’inscription 44, quant à elle, aurait été dans la “villa Mattheiorum” (villa Mattei ?) et serait exposée en 1876 au musée du Vatican, dans la galerie d’épigraphie. Elle devrait toujours y être. Si quelqu’un l’y a vue et a des photos, je suis preneur.

    Ces trois inscriptions méritent d’être transcrites, traduites et plus connues qu’elles ne le sont car elles sont riches d’enseignements sur l’atelier monétaire romain à une époque où il était à son apogée.

    L’Inscription 42 : la base d’Apollon

    Relevé

    APOLLINI • AVG(usti)
    SACR(um locum)
    FELIX • AVG(usti) • LIB(ertus) • OPTIO
    ET • EXACTOR • AVRI
    ARGENTI • ET • AERIS

    Traduction

    à l’Apollon de l’Auguste
    cette place sacrée
    Félix, affranchi de l’empereur, chef
    et contrôleur de l’or
    de l’argent et du bronze
    (a dédiée)

    Cette première inscription permet déjà quelques remarques :

    • Apollon était un dieu dont les liens avec la monnaie sont connus, grâce à des monnaies de Commode portant la légende “Apollo Monetae “, que l’on traduirait par “Apollon de la Monnaie”. Certains ont pu l’expliquer par la présence d’un temple d’Apollon à proximité du nouvel atelier, après qu’il a quitté le temple de Junon Moneta (d’où le monetae, au génitif, plutôt que moneta au nominatif). Certains ont même suggéré que l’Apollon figuré sur les monnaies de Commode serait la statue dont nous avons ici la base.
    • Cet atelier de la Monnaie est liée directement à l’empereur. Celui de l’Arx était sans doute trop connoté sénatorial. Ici, il s’agit de l’Apollon de l’Auguste et d’un atelier dirigé par une affranchi de l’Auguste.
    • D’ailleurs, notre Félix, le dédicant, se présente comme optio (chef, ou contre-maître) et exactor (contrôleur) auri, argenti et aeris, “de l’or, de l’argent et du bronze”. Si à l’époque impériale, le bronze porte le SC de Senatus Consulto “par décision du Sénat”, cette direction des frappes de bronze par l’assemblée de pères conscrits n’est que théorique et c’est bien un seul et même exactor qui dirige la frappe des trois métaux.
    • Le mot LIB a parfois pu être complété par LIB(rariae), sur la racine libra, la livre. Comme beaucoup de noms de métiers, comme un mot masculin de la première déclinaison (poeta, agricola…), il signifierait “celui qui pèse”. Mais on n’en a pas d’occurrence ailleurs et libraria signifie plus simplement la librairie ou la femme du libraire. Il est plus simple d’y voir LIB(ertus), en cohérence avec les autres inscriptions de notre ensemble.
    As de Commode au revers APOL MONETA
    As de Commode au revers APOL MONETAE | Cayón Subastas, Auction June 2009, lot 1259

    L’Inscription 43 : la base de Fortuna (haut de l’inscription)

    haut de l'inscription 43

    Relevé

    FORTVNAE • AVG(usti)
    SACR(um locum)
    OFFICINATORES • MONETAE
    AVRARIAE • ARGENTARIAE
    CAESARIS • N(ostri)

    Traduction

    à la Fortune de l’empereur
    cette place sacrée
    les ouvriers de la monnaie
    d’or et d’argent
    de notre césar

    Le début de l’inscription 43 apporte quelques enseignements supplémentaires :

    • Elle confirme le lien direct avec la maison impériale (dédicace à la Fortune de l’Empereur, mention de la “monnaie de notre césar”. )
    • Elle ne mentionne ici que l’or et l’argent, pas le bronze (mais les autres inscriptions du groupe, si. Erreur ? Oubli ? )
    • Elle utilise le mot de officinator pour désigner les travailleurs. Ce mot, qu’on rencontre au Haut-Empire chez Vitruve ou Apulée, désigne des ouvriers ou des artisans. Ce doit être le terme générique pour les agents de la Monnaie. Mais on observera aussi que seuls les affranchis insistent sur leur statut d’officinator, dont semblent exclus les agents esclaves.

    L’Inscription 43 : la base de Fortuna (colonne de gauche, liste de dédicants, première partie)

    CIL VI : fac simile

    inscription 43

    Relevé

    FELIX LIB(ertus) OPTIO ET EXACTOR
    AVRI ARGENTI AERIS
    ALBANVS LIB(ertus) OPTIO
    LACHES LIB(ertus) OFF(icinator)
    LYSIMACHVS LIB(ertus) ITEM
    OPTATVS LIB(ertus) IT(em)
    STOLVS LIB(ertus) IT(em)
    TROPHIMVS LIB(ertus) IT(em)
    TROILVS LIB(ertus) IT(em)
    DIADVMENVS LIB(ertus) IT(em)
    PRIMEGENIVS LIB(ertus) IT(em)
    CALLITYCHVS LIB(ertus) IT(em)
    PRIMIGENIVS LIB(ertus) IT(em)
    VIATOR LIB(ertus) IT(em)
    FELIX LIB(ertus) IT(em)

    Traduction

    Félix, affranchi, chef et contrôleur
    de l’or, de l’argent, du bronze
    Albanus, affranchi, chef
    Laches, affranchi, ouvrier
    Lysimachus, affranchi, pareil
    Optatus, affranchi, pareil
    Stolus, affranchi, pareil
    Trophimus, affranchi, pareil
    Troïlus, affranchi, pareil
    Diadumenus, affranchi, pareil
    Primigenius, affranchi, pareil
    Callitychus, affranchi, pareil
    Primigenius, affranchi, pareil
    Viator, affranchi, pareil
    Felix, affranchi, pareil

    L’Inscription 43 : la base de Fortuna (colonne de droite, suite de la liste des dédicants)

    Relevé

    AGATHO LIB(ertus) IT(em)
    MAMAS LIB(ertus) IT(em)
    RESTITVTVS LIB(ertus) IT(em)
    PHOEBVS LIB(ertus) IT(em)
    CALLISTVS SER(vus)
    EVPHEMVS SER(vus)
    EXPECTATVS SER(vus)
    ZOSIMVS SER(vus)
    ANICETVS SER(vus)
    EVPHEMVS SER(vus)
    HERMEROS SER(vus)
    HELIVS SER(vus)
    EVTHYCVS SER(vus)

    Traduction

    Agatho, affranchi, pareil
    Mamas, affranchi, pareil
    Restitutus, affranchi, pareil
    Phoebus, affranchi, pareil
    Callistus, esclave
    Euphemus, esclave
    Expectatus, esclave
    Zosimus, esclave
    Anicetus, esclave
    Euphemus, esclave
    Hermeros, esclave
    Helius, esclave
    Eutychus, esclave

    Cette longue liste de l’inscription 43 nous apprend que :

    • les personnes qui travaillent dans l’atelier ne sont pas citoyens : ils n’ont pas les tria nomina. Ils sont aussi de condition servile (SERvus) ou anciennement servile et sont des affranchis (LIBertus) : 16 affranchis si on considère que les 2 Primigenius sont deux personnes différentes et pas une erreur, et 11 esclaves si on considère pareillement les deux Euphemus.
    • l’atelier est dirigé par un affranchi “optio et exactor” assisté d’un autre affranchi “optio” .
    • même si leurs noms, d’esclave ou d’ancien esclave, ont pu être donnés arbitrairement par les propriétaires, 16 noms sont d’origine grecque et 11 d’origine latine. Cela reflète peut-être leurs origines de l’orient hellénophone ou de l’occident latin.
    • on peut remarquer que les esclaves sont majoritairement de nom grec (9, contre seulement 2 noms latins).

    L’Inscription 43 : la base de Fortuna (pied de l’inscription)

    pied de l'inscription 43

    Relevé

    D(e) S(uis) D(onum) D(ederunt)
    DEDICAT(a)
    V K(alendas) FEBR(uarias)

    L(ucio) VIPSTANIO MESSALA
    M(arco) VERGILIANO PEDONE
    CO(n)S(ulibus)

    Traduction

    ont fait cette offrande sur leur argent
    consacrée
    5 jours avant les calendes de février

    sous le consulat
    de L. Vipstanius Messala
    et M. Vergilianus Pedo

    La fin de cette dédicace reprend les formules habituelles. On apprend néanmoins que la consécration date du 28 janvier 115, sous le règne de Trajan.

    La date ne doit rien au hasard : c’est le jour anniversaire du début du règne de Trajan, arrivé le 28 janvier 98.

    L’inscription 44 : dédicace à Hercule (la face avant de la base)

    inscription 44

    Relevé

    HERCVLI AVG(gusti)
    SACR(um locum)
    FELIX AVG(usti) L(ibertus) OPTIO ET
    EXACTOR AVRI ARG(enti) AERIS


    ITEM SIGNAT(ores) SVPPOSTORES
    MALLIATORES MONETAE CAESARIS N(ostri)

    Traduction

    pour l’Hercule de l’Empereur
    cette place sacrée, 
    Felix, affranchi impérial, chef et
    contrôleur de l’or, de l’argent, du bronze
    (a dédiée)

    de même que les marqueurs, les poseurs
    les frappeurs de la monnaie de notre césar

    Cette base de l’inscription 44 nous apprend la dévotion particulière des personnels de la Monnaie pour Hercule.

    Il suit le formulaire de la base d’Apollon, et pour cause, elle est aussi dédiée par l’exactor Felix. Il associe à sa dédicace les agents en détaillant trois fonctions qui alimentent notre réflexion.

    Les malliatores

    Pour les malliatores, c’est assez évident. Le latin malleus désignant le marteau, il s’agit des frappeurs, ceux qui donnent le coup de masse.

    Les suppostores

    Pour les suppostores, c’est moins évident. Cela vient du verbe suppono, qui signifie “placer dessous”. Le Gaffiot traduit par erreur par “celui met la monnaie sous le balancier” (la frappe au balancier n’apparaît qu’au début de l’époque moderne) , avec pour seules occurrences des inscriptions. Les numismatistes s’accordent pour y voir l’ouvrier qui met le flan sur le coin fixe, placé sous le coin mobile.

    Les signatores

    C’est pour les signatores que ça se complique. Le signator c’est celui qui fait le signum , “la marque, le signe, le sceau, l’image” . Pendant longtemps, les spécialistes ont compris “celui qui fait l’image”, donc le graveur de coin.

    Mais les numismatistes modernes et contemporains ont aussi largement employé le terme scalptor, attesté par Pline pour des graveurs sur pierre et sur bois. Le Gaffiot rapporte aussi une acception comme “graveur [pour les monnaies]” qui serait attestée par l’épigraphie. Cette entrée du dictionnaire ne s’appuie que sur une unique occurrence, le CIL VI 8464, épitaphe de Publius Aelius Felix, affranchi impérial atiutor praepos(iti) scalptorum sacrae monetae., “assistant du préposé aux graveurs de la monnaie sacrée”. Cette inscription est malheureusement difficile à dater et reste dans tous les cas un hapax et il serait imprudent de considérer que le terme de scalptor était d’un emploi constant et bien attesté.

    Quant au terme de signator, aujourd’hui, la plupart des numismatistes, comme B. Woytek, y voit celui qui tient le coin mobile, de revers, associé au coin de droit avec l’image impériale, qui s’assure de son état, de la bonne association des coins et va, finalement, imprimer l’image.

    Woytek met ces trois fonctions (malliator, signator, suppostor) en rapport avec les trois personnages sur le revers de cette célèbre tessère de Vienne figurant la frappe de la monnaie, avec à droite un personnage qui manie la masse, un qui gère les flans sous son coude [au centre], et un qui tient le coin mobile [à droite].

    La tessère pourrait vouloir figurer les trois métiers de l’atelier monétaire.

    tessère d'époque romaine conservé à Vienne

    L’inscription 44 : les noms des dédicants (colonne de gauche, les signatores)

    inscription 44 : noms

    Relevé

    SIGNATORES
    PVDENS LIB(ertus)
    ADIECTVS LIB(ertus)
    VITALIS LIB(ertus)
    TELESPHORVS LIB(ertus)
    POMPONIVS LIB(ertus)
    GLAVCIAS LIB(ertus)
    VRBANVS LIB(ertus)
    AMPLIATVS LIB(ertus)
    OLBIVS LIB(ertus)
    PRIMIGENIVS LIB(ertus)
    PARIS LIB(ertus)
    FIRMVS LIB(ertus)
    SPORVS SER(vus)
    HELIVS SER(vus)
    EVDAEMON SER(vus)
    PANTAGATVS SER(vus)
    ONESIMVS SER(vus)

    Traduction

    Marqueurs
    Pudens, affranchi
    Adjectus, affranchi
    Vitalis, affranchi
    Telesphorus, affranchi
    Pomponius, affranchi
    Glaucias, affranchi
    Urbanus, affranchi
    Ampliatus, affranchi
    Olbius, affranchi
    Primigenius, affranchi
    Paris, affranchi
    Firmus, affranchi
    Sporus, esclave
    Helius, esclave
    Eudaemon, esclave
    Pantagatus, esclave
    Onesimus, esclave

    L’inscription 44 : les noms des dédicants (colonnes centrales, les suppostores)

    inscription 44 : noms

    Relevé (2è colonne)

    SVPPOSTORES
    SATYR LIB(ertus)
    HILARVS LIB(ertus)
    MARITIMVS LIB(ertus)
    PAVSILLVS LIB(ertus)
    SEVERVS LIB(ertus)
    SVCCESSVS LIB(ertus)
    SATVRNINVS LIB(ertus)
    AMANDVS SER(vus)
    SABINVS SER(vus)
    ORIENS SER(vus)
    PRIMVS SER(vus)

    Relevé (3è colonne)

    (SUPPOSTORES)
    GORGIAS LIB(ertus)
    APOLLONIVS LIB(ertus)
    CHARITO LIB(ertus)
    COSMVS LIB(ertus)
    EROS LIB(ertus)
    THEODOTVS LIB(ertus)
    THALLVS LIB(ertus)
    ATHENIO LIB(ertus)
    THRASO LIB(ertus)
    NARCISSVS LIB(ertus)
    PLOCAMVS LIB(ertus)
    ADIVTOR SER(vus)
    MVSAEVS SER(vus)
    SOTERICHVS SER(vus)
    HELENIO SER(vus)
    CRESCENS SER(vus)
    IANVARIVS SER(vus)
    MAMAS SER(vus)

    Le formulaire étant très répétitif et désormais clair, nous n’avons pas procédé à une traduction de ces colonnes. Libertus est pour affranchi et Servus pour esclave.

    L’inscription 44 : les noms des dédicants (colonne de droite, les malliatores) et la date en bas de la base

    inscription 44 : noms

    Relevé (4è colonne)

    MALLIATORES
    EPAPHRODITVS SER(vus)
    EVTYDICHES SER(vus)
    STRATOCLES SER(vus)
    RECEPTVS SER(vus)
    TELESPHORVS SER(vus)
    EVHODVS SER(vus)
    ZOSIMVS SER(vus)
    STEPHANVS SER(vus)
    EPAPHRODITVS SER(vus)
    PHILON SER(vus)
    DYMANS SER(vus)
    EPITYNCHANVS SER(vus)
    ARTEMIDORVS SER(vus)
    HERMES SER(vus)
    SALLVSTVS HERMES
    MEVIVS CERDO
    ASCELEPIVS FELICIS

    D(e) S(uis) D(onum) D(ederunt)

    Relevé (pied de page)

    DEDICAT(a) V K(alendas) FEBR(uarias)
    L(ucio) VIPSTANIO MESSALA
    M(arco) VERGILIANO PEDONE CO(n)S(ulibus)

    Traduction

    consacrée 5 jours avant les calendes de février
    sous le consulat de L. Vipstanius Messala
    et M. Vergilianus Pedo

    Cette longue liste de 66 noms (en plus de notre Felix) est elle aussi riche d’enseignements.

    La mise en page et la présence des affranchis en haut de liste et des esclaves en bas de liste semblent nous indiquer que la colonne de gauche rassemble les signatores, avec 17 noms (12 affranchis, 5 esclaves), les deux colonnes centrales les suppostores, avec 29 noms (18 affranchis, 11 esclaves) et celle de droite les malliatores, avec 20 noms (tous esclaves si les quatre derniers noms ajoutés à la fin le sont.

    Ce qui doit être le cas, car on imagine mal des hommes libres être nommés après des esclaves sans que la différence de statut ne soit spécifiée).

    Que les malliatores soient tous esclaves n’est guère surprenant : c’est le rôle le plus difficile et fatigant. Les signatores sont très majoritairement des affranchis : ce rôle induisait sans doute pas mal de responsabilités.

    On peut aussi remarquer que les maîtres manquent d’imagination pour baptiser leurs esclaves : on a encore ici un Primigenius (3 personnes dans l’atelier qui se nommaient “premier né”). D’autres s’appellent Primus (“Premier”), Receptus (“Reçu”) ou encore Adjutor (“Assistant”).

    D’autres inscriptions sont aussi à mettre en lien avec le fonctionnement de la Monnaie de Rome, et à rapprocher des statues dédiées le 28 janvier 115, sous Trajan. Loin d’être inédites, elles sont cependant rarement citées, et plus rarement encore (voire jamais) développées et traduites.

    L’inscription CIL VI 791

    inscription romaine

    L’inscription CIL VI 791 se présente comme une base de statue, sans doute de la Victoire, de dimensions similaires aux précédentes, elle fut en effet trouvée dans une fosse près de San Clemente, comme les autres.

    inscription romaine

    On peut la lire ainsi.

    Victoriae Au[g(ustae)]
    sacrum conduct[ores]
    flaturae argen[tar(iae)]
    monetae Caes[aris]
    Claudiu[s 3]
    Ulpiu[s 3]
    Ulpiu[s 3]
    Ulpiu[s 3]
    Ulpiu[s 3]
    s(ua) p(ecunia) d(onum) [d(ederunt)]
    dedicata [3]
    L(ucio) Vipstan{i}o Mess[alla]
    M(arco) Vergiliano Pedon[e co(n)s(ulibus)]

    à la Victoire de l’Auguste
    les adjudicataires de la sacrée
    fonte des monnaies
    d’argent du césar
    Claude […]
    Ulpius […]
    Ulpius […]
    Ulpius […]
    Ulpius […]
    ont fait cette offrande sur leur argent
    dédiée […]
    Lucius Vipstanius Messala (et)
    Marcus Vergilianus Pedone consuls

    On retrouve ici des repères communs aux autres inscriptions (mention des consuls de 115 et de plusieurs Ulpius qui sont sans doute des affranchis de Trajan qui portent donc son nom). On remarquera également que le travail de la monnaie est nommé flatura monetae caesaris (la fonte de la monnaie du césar) et que la dédicace vient de plusieurs (ou un ?) conductor (adjudicataire, entrepreneur…).

    L’inscription CIL VI 239

    inscription romaine

    L’inscriptions CIL VI 239 est plus atypique : elle ne peut pas être datée précisément de 115. Cependant, elle semble être une base de statue (au Genius) très similaire aux 4 autres et fait peut-être partie de la même vague. Elle semble en effet avoir beaucoup de points communs dans son parcours.

    inscription romaine

    Genio
    familiae monetal(is)
    Demetrius Caesaris n(ostri)
    ser(vus) Epaphroditianus disp(ensator)
    d(onum) d(edit)

    au Génie
    de la famille monétaire
    Démétrius Epaphroditanus esclave
    de notre césar, l’intendant
    a fait ce don

    On y apprend qu’un dispensator (intendant ?) de nom grec de Demetrius Epaphroditanus (nom qui apparait deux fois sous la forme d’ “Epaphroditanus” malleator de statut servile dans l’inscription CIL VI 44) aurait fait réaliser cette base pour la “famille monétaire”. L’ensemble des ouvriers se voyait-il comme une grande “famille” ? N’oublions pas que le premier sens de familia c’est “l’ensemble des esclaves d’une maison”. Il pourrait aussi ici avoir le sens de “troupe”.

    Et qui est Epaphroditanus le dispensator ? Un ancien malleator qui aurait fait son chemin ? Dans ce cas, cette inscription serait postérieure. Ou alors a-t-on à faire à un homonyme ?

    Ces deux inscriptions viennent compléter (mais sans être aussi riches en texte et en enseignements) le dossier des témoignages épigraphiques autour des ouvriers de l’atelier de la monnaie à Rome. Le faisceau de présomptions autour d’une localisation sous l’église San Clemente s’épaissit et des termes comme familia monetalis ou conductor flatuariae viennent enrichir notre corpus de termes autour de l’administration monétaire.

    Vue d’ensemble

    La base d’Hercule et la base de Fortuna sont toutes deux datées du même jour : le 28 janvier 115, le jour anniversaire des 17 ans de règne de Trajan, sous le consulat de L. Vipstanius Messala et M. Vergilianus Pedo.

    La base d’Apollon doit dater du même moment, puisque notre Félix est toujours exactor, que les inscriptions utilisent le même formulaire et qu’elles ont été découvertes à proximité.

    Ces 3 inscriptions permettent une vision assez complète de l’atelier monétaire sous Trajan, période particulièrement faste pour la monnaie, avec de beaux modules, bien frappés, de très bon style. Un véritable âge d’or de la monnaie.

    On peut néanmoins s’interroger avec Woytek : ces 66 noms plus les 27 de l’autre base, soit 93 personnes si on considère que les noms rencontrés plusieurs fois désignent des personnes différentes, représentent-ils la totalité de l’atelier ? Ou certains agents ne font-ils pas partie des dédicants ?

    Quand on voit que même des esclaves publics ont pu contribuer avec leurs économies à l’achat de statues (peut-être en bronze, coûteux), je pense qu’on peut considérer que tout le monde est nommé. Une centaine de personnes pour un atelier monétaire, cela ne me semble ni trop ni trop peu.

    On pourrait donc croire que 48 affranchis et 45 esclaves œuvraient à la Monnaie de Rome en 115, dirigée par un affranchi exactor et son adjoint affranchi lui aussi. Et que les tâches les plus pénibles devaient revenir aux esclaves.

    fragment de la Forma Vrbis Romae
    Fragment de la Forma Vrbis Romae représentant ce qui pourrait être l’atelier monétaire

    On retiendra donc que dans cet atelier travaillaient des officinatores, répartis entre suppostores chargés des flans, malliatores chargés de frapper de la masse et signatores chargés de l’utilisation et de la gestion (?) (et non de la fabrication) des coins.

    Dans un prochain post, il serait intéressant de voir comment tout cela pouvait correspondre avec les vestiges sous l’église San Clemente que F. Coarelli pense être l’atelier monétaire lui-même.

    Maxime Cambreling,
    épigraphiste amateur

    Vous aimez nos articles?

    Bibliographie


    Avis Google
    Clique sur l’image pour laisser quelques étoiles !

    6 commentaires sur “Les travailleurs de l’atelier monétaire de la ville de Rome : esclaves & affranchis ; suppostores, malleatores & signatores”

    1. Bonjour ,
      Très intéressant et instructif , toutefois un passage me semble contenir une erreur , le coin de droit est de façon générale considéré comme celui qui est gravé avec le portrait de l’empereur, et est également le coin fixe inséré dans le billot , le coin mobile portant quand à lui le revers avec une divinité ou une scène ou encore un texte ….??

      ( “Quand au terme de signator , aujourd’hui , la plupart des numismatistes , comme B.Woytek , y voit celui qui tient le coin mobile , coin de droit avec l’image impériale …..”)

    2. Bonjour Maxime ,

      Mais dans ce cas alors , le terme de Signator est il toujours en phase , avec une définition de celui qui tient le coin mobile de revers …??

      Et j’ai du reste de très grandes difficultés à imaginer une personne tenant un coin , sur lequel une autre personne moins ” gradée/ qualifiée ” va venir frapper à répétition….
      Les vibrations transmises quelque soit le système pour tenir le coin ( quand on frappe 2 objets métalliques , ça vibre toujours beaucoup…), les problèmes de coordination, les risques d’accident, me semblent tout à incompatibles avec cela ….

      Il est beaucoup plus simple et pratique que ce soit le malleator , celui qui frappe , qui tienne le coin de revers d’une main , et qui frappe simultanément de l’autre , la coordination est assurée, et le coup ainsi que les vibrations et rebonds sont anticipés par celui qui frappe….( Voir aussi idem les gestes d’un forgeron par exemple, ou un charpentier qui plante des clous en séries ” à l’ancienne” )

      Une autre option ,pas forcément toujours utilisée dans tous les ateliers, pourrait être un genre de ” tourniquet ” articulé sur son centre et sur ses extrémités , avec plusieurs trousseaux à ses extrémités, l’assistant tourne cet outil régulièrement, pour qu’un nouveau coin de revers arrive devant le malleator , qui saisi alors le trousseau centré devant lui et sur le coin fixe , et frappe …

      Ce ” tourniquet ” permettrai alors , à la fois d’assurer un refroidissement partiel des coins durant l’émission , et aussi surtout de frapper dans la même opération, plusieurs revers , soit identiques , soit différents , sur un même avers ….( Chose constatée assez régulièrement sur les monnaies qui nous sont parvenues ….)

    3. Littéralement, signator, c’est celui qui gère les signa, les images. Peut-être ne les tient-il pas ? Toujours est-il que les quelques images (tessère de Vienne et contorniate de Londres) montrent bien quelqu’un qui tient le coin mobile d’une main. Et le malleator a une masse à long manche qu’on ne pourrait pas manier tout en tenant un coin. Cette posture est connue pour le Moyen-Âge où les monnaies d’argent sont très fines et peuvent se frapper sans l’accélération d’un long manche. Quoi qu’il en soit, les inscriptions 42, 43 et 44 nomment des malleatores, des suppostores et des signatores. Que les signatores sont majoritairement des affranchis quand les malleatores sont des esclaves (et les suppostores nombreux et un peu des deux). Pour moi, les 3 fonctions collent trop bien aux 3 rôles que l’on voit sur les 2 témoignages iconographiques (qui furent réalisés comme des monnaies, par des gens qui savaient ce que c’est pour de vrai) d’époques différentes. Il faut croire que le rôle de signator est moins risqué qu’il n’y paraît. A moins que ce soient des suppostores qui mettent le flan et tiennent le coin, et que les signatores aient un autre rôle en lien avec les coins ? Pas la gravure, c’est sûr. Et ils seraient bien nombreux pour être simplement “responsables des coins”.

    4. Les frappes avec une masse tenue à 2 mains , ne peuvent concerner que des grands bronzes , et avec du coup une cadence de frappe très très lente , ….et un risque d’accidents immense pour ceux qui pourraient se trouver dans l’axe de cette action ( D’où la supposition de certains auteurs , de l’utilisation antique de genres de ” moutons ” , permettant une frappe efficace et avec une cadence correcte ….)On se sait pas d’ailleurs, si le peu de représentations de cette action , correspondent vraiment à une action de frappe monétaire, ou bien à un travail de ferronnerie ou de forgeage …..
      Je mets quiconque au défi de tenir de près à la main , un coin/ trousseau , avec un type qui tape dessus avec une masse à 2 mains ….😁 Avec une grande rallonge qui amorti les vibrations et limite les risques d’accident, pourquoi pas , comme en forge , où l’on peut encore voir cela se faire sur YouTube dans certains pays d’Asie , mais la précision en est alors altérée et incompatible avec l’alignement correct et suffisamment régulier de 2 coins de tailles modestes …

      Pour les frappes de l’or et de l’argent, métaux plus ductiles , une frappe à une seule main est largement suffisante et permet une cadence élevée , et de tenir le trousseau mobile de revers correctement aligné avec le coin dormant d’avers …

    Laisser un commentaire

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

    Désolé, ce contenu est protégé. Merci pour votre compréhension :)