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Sommaire
- Naissance
- Qu’est-ce qu’un victoriat ?
- Combien valait le victoriat ?
- Une monnaie romaine pour un usage hors de Rome ?
- Le crépuscule du victoriat
- Le demi-denier qui refusait d’entrer dans les cases
Naissance dans la fureur d’une guerre
Le victoriat apparaît vers 211 avant notre ère, en même temps que le denier, lors de la grande refonte monétaire qui répond aux exigences logistiques et financières de la deuxième guerre punique. Cette datation, longtemps disputée, a été tranchée par les fouilles de Morgantina en Sicile, qui ont apporté la preuve archéologique que le denier — et le victoriat avec lui — naissent bien en 211 av. J.-C. Quelques propositions récentes, notamment celle de Debernardi (2024), tentent de faire remonter certaines productions, mais la chronologie de Crawford reste le cadre de travail dominant.
Sa frappe se prolonge jusque vers 170 avant notre ère. Quarante ans de production : c’est long, et c’est l’une des spécificités majeures du victoriat. Sa disparition, en revanche, reste mal expliquée.
Au sein de cette refonte, le victoriat occupe d’emblée une place à part. Sans marque de valeur, à l’iconographie figée, à la circulation distincte, il a longtemps résisté à l’analyse — au point que Charles Parisot-Sillon, dans une étude de référence parue dans la Revue numismatique en 2018, parle encore d’un « caractère énigmatique » au sein du système romain.
Qu’est-ce qu’un victoriat ?
À propos du nom
Si c’est la Victoire couronnant le trophée qui a donné son nom à la monnaie, encore faut-il préciser quand elle prend ce nom.
Pendant longtemps, on a tenu pour acquis que le mot victoriatus n’apparaissait dans les textes que tardivement. La réalité est plus nuancée. Caton (234-149 avnè), dans son De agri cultura écrit vers 160 av. J.-C. — soit alors même que la frappe du victoriat tire à sa fin —, livre dans son chapitre XV une mention monétaire abrégée VIC.N., qui désigne très probablement le victoriat (VICtoriatus Nummus, “pièce à la Victoire”). C’est le témoignage d’un contemporain, et il prouve que le nom, sous une forme proche, circulait déjà à l’époque même de la frappe. Nous reviendrons sur ce passage plus loin, car il livre aussi une démonstration arithmétique précieuse sur la valeur de la monnaie.
Reste le témoignage le plus connu, celui de Pline l’Ancien, qui écrit dans son Histoire naturelle (XXXIII, 46) : « celui qu’aujourd’hui on appelle victoriatus a été frappé par la loi Clodia ; car auparavant cette monnaie, importée d’Illyrie, était traitée comme une marchandise. » À première lecture, ce « nunc victoriatus appellatur » — « celui qu’aujourd’hui on appelle victoriatus » — semble indiquer que le nom serait récent à l’époque de Pline, et donc qu’il aurait été forgé tardivement. La confrontation avec Caton oblige à relire ce passage autrement.
Il faut en effet ajouter une nuance importante : la monnaie dont parle Pline n’est pas exactement notre victoriat. La lex Clodia qu’il évoque, datée approximativement de 104 av. J.-C., a institué la frappe d’un quinaire d’argent reprenant le type de la Victoire couronnant un trophée. C’est ce quinaire-là, hérité visuellement du victoriat de 211-170, que les Romains de l’époque impériale avaient pris l’habitude d’appeler victoriatus.

Cn. Cornelius Lentulus Clodianus, quinaire, Rome, 88 av. J.-C
Le passage de Pline livre par ailleurs une autre information : avant d’entrer dans le système monétaire romain, ce type de monnaie circulait depuis l’Illyrie comme un simple métal pesé — mercis loco, « comme une marchandise ». Le rapprochement souvent fait avec les drachmes d’Apollonia et de Dyrrhachium, dont le poids est voisin de celui du victoriat, reste discuté : qui s’inspire de qui ?

Les chronologies disponibles (notamment Picard et Gjongecaj, Revue numismatique, 2000) montrent que les deux monnayages sont, pour l’essentiel, contemporains, et la question de l’antériorité ne peut donc pas être tranchée. Ce qu’il faut surtout retenir, c’est que le victoriat a été calibré pour fonctionner dans un environnement monétaire grec, structuré par la drachme au sens large, à l’œuvre dans tout l’arc méditerranéen occidental — sans copier un modèle précis.
Une iconographie sans légende et sans ambiguïté
Le victoriat ne porte pas de marque de valeur. Cette absence est, en soi, un cas unique parmi les dénominations républicaines de cette période. Toutes les autres monnaies d’argent contemporaines portent leur marque : X pour le denier, V pour le quinaire, IIS pour le sesterce d’argent. Seul le victoriat fait exception.

L’iconographie, en revanche, est limpide :
- Avers : tête laurée de Jupiter à droite.
- Revers : la déesse Victoire (Victoria) debout à droite, couronnant un trophée militaire ; à l’exergue, ROMA.
Monogrammes et marques du victoriat : vers une lecture plus complexe
Certains exemplaires présentent en outre des monogrammes ou des signes divers, le plus souvent dans le champ du revers, parfois aussi au droit. Il ne s’agit ni de marques de valeur ni de légendes supplémentaires, mais de signes internes liés à l’organisation de la production des émissions. Leur interprétation reste discutée : ils ont été tour à tour rapprochés de marques de magistrats, de responsables de séries, ou de systèmes de contrôle propres à certaines frappes.


Dans ce cadre, l’étude des victoriats montre que leur système de marquage est plus riche qu’on ne l’a longtemps pensé. Loin d’un type uniforme et totalement anonyme, ces émissions présentent une diversité de signes secondaires : lettres isolées, monogrammes ou symboles placés dans le champ ou les champs périphériques.
Plusieurs lectures ont été proposées pour certains monogrammes particuliers. Le groupe de lettres VB a notamment fait l’objet de deux interprétations rivales. La première y voit une référence à Beneventum (Benevento), sur la base de rapprochements graphiques et de considérations de circulation monétaire en Italie méridionale, où le victoriat est bien représenté.

La seconde, défendue par Zehnacker (Moneta, 1973, p. 392), propose plutôt d’y lire Vibo — c’est-à-dire Vibo Valentia, dans le Bruttium, ancienne colonie grecque devenue colonie romaine en 192 av. J.-C. Cette seconde lecture présente l’avantage d’une transposition graphique plus directe (VB pour Vibo) et d’un ancrage géographique cohérent avec d’autres monogrammes du victoriat renvoyant à des cités italiotes du sud. Aucune des deux hypothèses ne fait toutefois l’objet d’un consensus établi.
D’autres monogrammes, comme CROTO, ont également été rapprochés de centres italiques ou de cités de Grande-Grèce, ce qui irait dans le sens d’une lecture géographique ou administrative de certaines émissions. Là encore, ces propositions doivent être considérées avec prudence, mais elles contribuent à enrichir la compréhension du système monétaire républicain.

Ce faisceau d’indices, sans permettre de reconstituer un schéma unifié, va néanmoins dans une direction commune : celle d’un victoriat qui ne serait pas uniquement une émission centralisée et strictement uniforme, mais une production organisée selon des modalités plus souples, possiblement distribuées, impliquant divers centres de frappe ou de contrôle au sein de l’Italie romaine et alliée.
On dénombre ainsi 49 types principaux, que Debernardi situe pour les premiers entre 215 et 202 av. J.-C., dans une chronologie remontée par rapport à celle de Crawford.
Demi-victoriat et double-victoriat : les marges du système
Le système du victoriat connaît deux dénominations rares qui complètent l’image de cette monnaie atypique.
Le demi-victoriat est mentionné par Sydenham et Crawford et étudié plus récemment par Debernardi. Seules deux références sont aujourd’hui répertoriées, toutes deux datées de la première phase de production, soit 211-208 av. J.-C. :
- une émission portant la lettre T, dont l’iconographie est unique au sein du monnayage républicain — Minerve au droit, cavalier au revers — et qui rompt complètement avec le couple Jupiter / Victoire
- une émission portant le monogramme VB, plus proche du type courant.
Cette extrême rareté pose question. Le demi-victoriat n’a manifestement jamais constitué une dénomination de plein exercice : il ressemble davantage à une expérimentation circonscrite, peut-être pensée pour un besoin local très spécifique, et rapidement abandonnée.
Plus exceptionnel encore, le double-victoriat n’est connu que par une seule référence (et un seul exemplaire est connu de cette référence), anonyme, sans légende ni symbole, datée elle aussi de 211-208 av. J.-C. Une pièce, et pas davantage. Cette unicité, jointe à l’absence totale de marquage, fait de ce double-victoriat l’un des objets les plus énigmatiques du monnayage républicain de la deuxième guerre punique : on ignore s’il s’agit d’un essai abandonné, d’une émission de prestige, ou d’une dénomination régionale destinée à un paiement précis qui n’aurait jamais été réitérée.
Ces deux raretés rappellent surtout une chose : derrière l’apparente uniformité du victoriat, Rome teste, ajuste, expérimente. Reste à comprendre la logique d’ensemble qui sous-tend cette dénomination — et pour cela, il faut commencer par poser la question la plus simple : combien valait-elle ?
Combien valait le victoriat ?
Caractéristiques métrologiques : trois scrupules d’argent altéré
C’est ici que le victoriat se distingue le plus nettement du denier :
- Poids théorique : 3 scrupules (environ 3,4 g théoriques, 3,2 g en moyenne réelle pour les exemplaires conservés). Mais ce poids tend toutefois à baisser au fil du temps : les émissions anonymes les plus tardives sont sensiblement plus légères que celles des premières années de frappe.
- Titre d’argent : David Walker, dans ses analyses pionnières des années 1970, a proposé une valeur moyenne d’environ 80 % d’argent. Les analyses élémentaires plus récentes (Parisot-Sillon 2016, 2018) confirment globalement cet ordre de grandeur, avec des variations notables selon les émissions.
- Aspect : flan souvent moins soigné que celui des deniers, frappes parfois grossières, surtout pour les émissions anonymes les plus tardives.
À titre de comparaison, le denier contemporain pèse 4 scrupules (environ 4,5 g) et atteint un titre supérieur à 95 %, souvent proche de 98 %.
La question de la valeur : un débat toujours vivant
Voici l’un des points les plus discutés de la numismatique républicaine. Deux hypothèses s’affrontent :
L’hypothèse traditionnelle (notamment formulée par Walker 1976-1978, confortée par une longue tradition) considère que le victoriat aurait été initialement tarifé à 3/4 de denier, sur la base de son rapport pondéral (3 scrupules contre 4). Le titre inférieur du victoriat aurait alors fait de cette monnaie une dénomination surévaluée d’environ 15 % par rapport à sa valeur intrinsèque. Avec le temps, le frai et la prise de conscience de cette altération auraient progressivement conduit usagers et autorités à le considérer comme un simple demi-denier — d’où son assimilation tardive au quinaire.
L’hypothèse renouvelée par Charles Parisot-Sillon (2018) rejette cette lecture. Sur la base d’analyses élémentaires portant sur un échantillon élargi, et en s’appuyant sur l’occurrence littéraire la plus précoce de sommes libellées en victoriats — datée du milieu du IIe siècle av. J.-C. — il démontre que le victoriat est d’emblée tarifé à un demi-denier, conformément à son poids de fin. Dans cette perspective, Rome n’aurait pas surévalué sa monnaie : elle aurait simplement créé une dénomination dont le contenu réel en argent correspond exactement à la moitié du contenu en argent du denier. Ce qui ferme la porte à l’idée d’une « monnaie médiocre » qu’on aurait écoulée par habileté fiscale.
Un argument supplémentaire vient appuyer cette lecture. Crawford a souligné que la confirmation littéraire du tarifage du victoriat à un demi-denier se trouve chez Caton. Et Caton n’est pas un témoin lointain : il écrit son De agri cultura vers 160 av. J.-C., soit alors même que la frappe du victoriat tire à sa fin.
C’est donc un contemporain qui parle.
Dans le passage XV, 1 de son traité, pour un mur de villa, Caton estime qu’un pied de mur est tarifé 5 libellae (soit 5 as) et qu’une perche (soit 10 pieds) est tarifée 10 VIC(toriati) N(ummi). Un victoriat équivaudrait donc à cinq as, soit la moitié d’un denier. L’abréviation est précieuse : elle rend tout à fait plausible que les Romains du IIᵉ siècle av. J.-C. aient déjà désigné cette monnaie par un nom de la famille de victoriatus, ce qui invite à nuancer le « nunc victoriatus appellatur » de Pline.
La mention est précieuse à un double titre : elle prouve qu’au milieu du IIᵉ siècle av. J.-C. les Romains se servaient couramment de cette monnaie comme unité de compte dans les contrats privés ; et, croisée avec les autres prix livrés par Caton (exprimés en sesterces ou en deniers), elle permet de reconstruire le rapport d’équivalence du victoriat au demi-denier. Autrement dit, la documentation antique elle-même valide l’idée que le victoriat valait la moitié du denier, conformément à son contenu réel en argent. On peut penser que Caton mentionne des prix en victoriats en raison de l’établissement de son domaine à la campagne, loin de Rome, dans une zone où le module circulait.
Le débat n’est pas tranché, mais l’argumentation de Parisot-Sillon, étayée par Caton, est aujourd’hui difficile à ignorer. Reste alors une question, et non des moindres : si le victoriat valait son demi-denier en argent, et s’il était massivement frappé, pourquoi a-t-on l’impression qu’il ne circule jamais comme le denier ?
Une monnaie romaine pour un usage hors de Rome ?
La raison de son succès, une circulation à part
Les trésors monétaires sont éloquents : le victoriat se mélange très rarement aux deniers. On le trouve plutôt seul, ou avec d’autres victoriats, parfois associé à des monnaies grecques locales ou à des monnaies indigènes. Cette ségrégation a longtemps nourri l’idée d’une « monnaie périphérique », destinée aux échanges extérieurs et tenue à distance du système romain proprement dit.
L’aire de circulation préférentielle est l’Italie centrale et méridionale — Campanie, Apulie, Sicile —, mais des trésors significatifs apparaissent aussi en Étrurie, en Cisalpine, autour d’Aquileia, dans le sud de la Gaule (Lastours, Aude) et dans le nord-est de l’Ibérie (Francolí, Tarragone).

Cette répartition n’a rien d’aléatoire : elle épouse, presque point par point, les théâtres d’opérations militaires romaines du IIᵉ siècle avant notre ère.
L’observation prend tout son poids quand on la rapproche du contexte budgétaire de la République. À partir des chiffres fournis par Tite-Live, Michael Taylor a récemment estimé que les dépenses militaires absorbent environ 410 des 520 millions de deniers du budget romain entre 200 et 157 av. J.-C., soit près de 79 %. Quatre deniers sur cinq partent à la guerre. Dans une économie publique aussi massivement militarisée, il aurait été surprenant que le victoriat — frappé en grandes quantités, en parallèle du denier, sur quatre décennies — échappe à cet usage.
Charles Parisot-Sillon en tire une lecture cohérente : le victoriat servait pour une part substantielle au paiement des soldes, à la liquidation des campagnes et aux indemnités versées aux vétérans lors de la colonisation post-triomphale. Cela explique sa présence dense le long des axes militaires, sa relative rareté à Rome même, et son absence des trésors mixtes où dominent les deniers des transactions civiles.
Reste alors la vraie question : pourquoi payer ces sommes en victoriats plutôt qu’en deniers ou en quinaires ? D’abord, parce que le quinaire de la deuxième guerre punique a été frappé en très petites quantités et n’a quasiment plus été émis après 211 av. J.-C. : il n’existe pas de quinaire disponible en circulation pendant la période qui nous intéresse. Pour disposer d’une dénomination intermédiaire entre le denier et le sesterce d’argent, Rome n’avait que le victoriat. Ensuite, parce que le victoriat est précisément calibré pour s’intégrer dans des espaces monétaires structurés par la drachme — Italie méridionale, Cisalpine, vallée du Rhône, Ibérie. Payer les alliés italiotes ou indemniser les vétérans installés dans des colonies de Grande Grèce avec une monnaie déjà reconnaissable localement avait un avantage pratique évident, là où le denier romain restait, dans ces régions, une dénomination plus étrangère.
Volumes de production : tout sauf une monnaie marginale
Un dernier élément, parfois négligé, mérite d’être souligné : le victoriat est massivement produit. Les estimations de Michael Crawford font état d’une moyenne de 35 coins de droit par émission de victoriat, contre 22 à 24 pour les émissions de deniers contemporaines. La série anonyme RRC 166/1 représente à elle seule un volume considérable.
Autrement dit : Rome n’a pas frappé le victoriat en petites quantités. Elle l’a frappé en parallèle du denier, parfois davantage, pendant quarante ans. Ce n’est pas une expérience hésitante, c’est une politique monétaire assumée.
Reste un dernier paradoxe : si le victoriat répond si bien à un besoin précis, pourquoi disparaît-il en 170 av. J.-C., alors qu’il est encore frappé en quantité quelques années auparavant ?
Le crépuscule du victoriat
L’arrêt de la frappe vers 170 av. J.-C. coïncide grosso modo avec la fin d’un cycle bien précis : la grande période de colonisation romaine en Italie qui suit la deuxième guerre punique. Entre la victoire de Zama (202 av. J.-C.) et les années 170, Rome fonde en effet une vingtaine de colonies pour repeupler le sud ravagé par les campagnes d’Hannibal — Liternum, Puteoli, Salernum sur la côte tyrrhénienne — et romaniser la plaine du Pô — Bononia, Mutina, Parma, et Aquileia en 181 av. J.-C.
Une fois ce programme arrivé à son terme, le besoin spécifique auquel répondait le victoriat — solde des troupes, paiement des alliés, distributions liées aux triomphes — diminue.
Le quinaire, demi-denier officiel à 5 as, prend progressivement la relève, et la mémoire du victoriatus survit symboliquement dans le vocabulaire monétaire romain pendant deux siècles encore.

Le demi-denier qui refusait d’entrer dans les cases
Si elle a longtemps été traitée comme une anomalie monétaire presque embarrassante, cela tient peut-être moins au victoriat lui-même qu’à notre difficulté à sortir des classifications héritées : monnaie « officielle » d’un côté, monnaie « inférieure » de l’autre. Le victoriat échappe précisément à cette opposition simpliste.
Reste pourtant un fait important à signaler : sa circulation paraît avoir été distincte de celle du denier dans de nombreux contextes archéologiques et trésors monétaires. Conscience diffuse de son aloi plus faible ? Habitudes comptables régionales ? Usage prioritairement militaire ? Différence entre monnaie de paiement et monnaie de réserve ? Aucune hypothèse, à elle seule, ne suffit.
Un mécanisme économique proche de ce que l’on appellera bien plus tard la loi de Gresham pourrait néanmoins avoir joué un rôle. Les monnaies jugées « bonnes » tendent à être thésaurisées, tandis que celles perçues comme légèrement inférieures continuent de circuler. Le phénomène est bien connu pour les deniers légionnaires d’Antoine, restés en usage pendant des siècles malgré leur titre plus faible. Le victoriat a peut-être subi le même sort : non parce qu’il aurait été rejeté, mais parce qu’il était précisément la monnaie que l’on dépensait.
Cela expliquerait pourquoi les trésors républicains italiens privilégient massivement le denier, alors que le victoriat y apparaît rarement.
Cela ne contredit pas la lecture de Parisot-Sillon : le victoriat valait bien son demi-denier en argent fin, mais son titre visiblement plus bas pouvait suffire à le faire percevoir comme une monnaie « ordinaire », bonne à dépenser plutôt qu’à mettre de côté. Les contemporains ne raisonnaient peut-être pas en termes théoriques de « système monétaire », mais ils savaient reconnaître une monnaie plus blanche qu’une autre — et choisir laquelle ils thésaurisaient.
Le victoriat continue donc de mériter son qualificatif favori chez les numismates : énigmatique.
Non parce qu’il serait incohérent, mais parce qu’il semble avoir obéi à une logique monétaire propre, partiellement différente de celle du denier, et dont nous ne percevons plus aujourd’hui que les contours.
Pecuniae oboediunt omnia — « tout obéit à l’argent », disait l’Ecclésiaste dans sa traduction latine. Le victoriat, lui, semble avoir obéi à une règle plus subtile encore : celle qui fait circuler les monnaies ordinaires pendant que les meilleures disparaissent silencieusement dans les trésors.
Cédric Wolkow
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Bibliographie et sources
Sources antiques
- Naturalis Historia, XXXIII, 46.
Ouvrages et articles scientifiques
- BACKENDORF, Dirk, Römische Münzschätze des zweiten und ersten Jahrhunderts v. Chr. vom italienischen Festland, Berlin, Gebr. Mann Verlag, 1998.
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- CHAVES TRISTÁN, Francisca et PLIEGO VÁZQUEZ, Ruth, travaux sur les trésors mixtes ibériques et la circulation du victoriat en Hispanie, 2015.
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- DEBERNARDI, Pierangelo, Roman Republican Silver Coins, vol. I : Beginnings – 200 BC, Saint-Marin, 2024.
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Disponible sur HAL Archives Ouvertes et sur Persée - PICARD, Olivier et GJONGECAJ, Shpresa, « Les drachmes d’Apollonia à la vache allaitant », Revue numismatique 155, 2000, p. 137-160. Disponible sur Persée.
- ROSELAAR, Saskia T., Public Land in the Roman Republic: A Social and Economic History of Ager Publicus in Italy, 396-89 BC, Oxford University Press, 2010.
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- WALKER, David R., The Metrology of the Roman Silver Coinage, 3 vol., BAR Supplementary Series, Oxford, 1976-1978.
- ZEHNACKER, Hubert et CRAWFORD, Michael H., Morgantina Studies II: The Coins, Princeton University Press, 1989.
- ZEHNACKER, Hubert, Moneta. Recherches sur l’organisation et l’art des émissions monétaires de la République romaine (289-31 av. J.-C.), Rome, École française de Rome, 1973, 2 vol.
- https://lesdioscures.com/le-victoriat-une-monnaie-singuliere/
Images
- Quinaire “victoriatus”, Dr. Busso Peus Nachfolger, Auction 442, Lot 264
- Dyrrachion (Illyrie), drachme en argent, Bnumis
- Crawford 53/1, Numismatica Ars Classica, Auction 138, Lot 377
- Crawford 122/1, Classical Numismatic Group, Electronic Auction 364, Lot 99
- Crawford 120/1, Münzen & Medaillen GmbH (DE), Auction 19, Lot 628
- Victoriat à monogramme VB, Gorny & Mosch Giessener Münzhandlung, Auction 317, Lot 645
- Victoriatus CROTO, Numismatica Ars Classica, Auction 61, Lot 393


Encore un formidable article qui enrichi nos connaissances.
Vraiment intéressant !
Merci beaucoup