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Les représentations de provinces sur les monnaies romaines : du Principat à l’âge d’or

    Temps de lecture : 23 minutes

    PRATIQUER > LA MONNAIE PAR LES THÈMES

    Le visage symbolique des conquêtes romaines

    Les monnaies romaines offrent un véritable reflet de l’idéologie et de la propagande impériale, mêlant images et légendes pour transmettre des messages politiques clairs et précis. Parmi ces messages figurent les représentations allégoriques des provinces de l’Empire – souvent incarnées par des figures féminines ou des symboles caractéristiques – qui traversent toute l’histoire romaine, de la fin de la République jusqu’à l’époque byzantine. Ces personnifications monétaires des provinces, qu’elles apparaissent sous forme de déesses debout ou assises, d’attributs emblématiques (animaux, plantes, objets) ou de légendes explicites, évoluent stylistiquement et idéologiquement au fil des siècles. Selon les époques, elles servent tour à tour à célébrer des conquêtes, à afficher l’unité de l’Empire, à glorifier la clémence impériale ou encore à souligner des victoires militaires.


    Partie II : Le langage impérial des provinces : du Principat à l’âge d’or

    Si la République a posé les premiers jalons d’une représentation monétaire des provinces, c’est sous le Principat que ce langage iconographique s’organise pleinement. Dès Auguste, la propagande impériale mobilise les provinces sur les monnaies : conquises, restaurées ou pacifiées, elles deviennent des figures nommées, dotées d’attributs, diffusées à l’échelle de l’Empire. Cette pratique s’intensifie sous les Flaviens avec les célèbres séries CAPTA, et culmine au IIᵉ siècle avec Hadrien et Antonin le Pieux, où les provinces apparaissent dans toute leur diversité, non plus en ennemies vaincues, mais en partenaires célébrées.

    Examinons dans cette partie II cette période d’apogée du discours monétaire provincial, où le pouvoir impérial met en scène, pièce après pièce, un empire multiple mais uni.

    Sommaire

    1. Auguste et la rhétorique de la conquête
    2. Les monnaies du Ier siècle
    3. L’expansion du IIe siècle
    4. Apogée iconographique sous Hadrien
    5. Antonin le Pieux et l’hommage des provinces
    6. Marc Aurèle et l’Italie personnifiée
    7. Conclusion : un empire mis en scène par ses provinces

    Auguste et la rhétorique de la conquête

    Avec l’avènement du Principat, la représentation des provinces sur les monnaies romaines devient un outil à part entière du discours impérial. Si la République avait amorcé cette pratique à travers quelques émissions, c’est sous Auguste que s’ouvre une nouvelle phase, où les provinces sont désormais nommées, personnifiées, et intégrées dans une rhétorique visuelle claire : conquête, intégration, pacification, prospérité.

    Dès 30 av. J.-C., Octave émet ainsi un quinaire frappé en Orient commémorant la récupération de la province d’Asie (l’Asie Mineure occidentale) aux dépens de Marc Antoine : la légende ASIA RECEPTA figure sur cette petite pièce, signifiant que l’Asie est «reprise» ou «revenue» dans le giron romain.

    quinaire asia recepta auguste
    Octave – Quinaire RIC 276 à la légende ASIA RECEPTA

    Le revers de ce quinaire montre un ciste mystique entouré de serpents, surmonté de la Victoire présentant une couronne et une palme – une iconographie directement inspirée des cistophores de Pergame, associée aux rites dionysiaques et déjà bien établie sur les monnayages grecs de la région. Ici, le terme RECEPTA suggère une intégration relativement pacifique ou légitime, par opposition à une conquête violente.

    Quelques années plus tard, après sa victoire décisive à Actium et la chute de Cléopâtre, Octave célèbre l’annexion de l’Égypte. Vers 28–27 av. J.-C., il fait frapper des pièces d’or et d’argent avec la légende AEGYPT(O) CAPTA (« Égypte capturée »).

    Sur ces monnaies, le revers ne présente pas une figure humaine, mais un crocodile du Nil, emblème par excellence de l’Égypte aux yeux des Romains. L’animal enchaîné ou apprivoisé symbolise la soumission de la nouvelle province égyptienne. La simple inscription AEGVPTO CAPTA, est clairement lisible pour tout utilisateur romain.

    Octave – denier – RIC 275a – “AEGYPTO CAPTA”.
    Octave – denier – RIC 275a – “AEGYPTO CAPTA”.

    Ce choix iconographique – l’animal exotique au lieu d’une déesse – illustre la phase initiale où les provinces conquises sont commémorées par leurs attributs distinctifs autant que par des figures allégoriques.

    À la même époque, la colonie de Nîmes (Nemausus), peuplée de vétérans des campagnes d’Égypte, émet une monnaie de bronze bien connue où l’on voit un crocodile enchaîné à un palmier, accompagné de la mention COL NEM : là encore, le reptile figure l’Égypte vaincue, commémorant la victoire d’Actium et la fondation de la colonie.

    as de nimes type
    As de Nîmes – Type 2

    Durant le demi-siècle suivant (règnes de Tibère, Caligula, Claude, Néron), les émissions impériales ne recourent que très rarement à la personnification explicite des provinces. L’attention iconographique reste centrée sur Rome, sur l’empereur et sur des abstractions plus générales (la Paix, la Fidélité, etc.).

    Une notable exception est la célébration de la conquête de Bretagne (Britannia) sous Claude. Après la campagne victorieuse de 43 ap. J.-C., un denier et surtout un aureus de Claude présentent sur leur revers une arche triomphale surmontée d’une statue équestre, avec l’inscription DE BRITANN gravée sur l’architrave.

    denier de claude avec au revers DE BRITANN
    Claude – denier – RIC 34 – “DE BRITANN”.

    Cette mention (« [victoire] sur la Bretagne ») signale la soumission de l’île aux pouvoirs de l’empereur, sans toutefois représenter Britannia sous forme humaine – on reste dans l’allusion textuelle et monumentale. Il faudra attendre la dynastie suivante pour voir se multiplier les vraies personnifications figurées des provinces.

    Les provinces conquises sur les monnaies du Ier siècle : l’essor sous les Flaviens

    La crise de 68–69 et l’avènement des Flaviens marquent un tournant dans la politique monétaire impériale. Vespasien et ses fils adoptent un discours iconographique plus universel, s’adressant à l’ensemble de l’Empire et plus seulement à la plèbe de Rome. L’intégration des élites provinciales et la légitimation du nouveau régime passent notamment par la célébration des victoires militaires et de l’unité impériale sur les pièces de monnaie. C’est dans ce contexte que naît l’une des séries monétaires les plus célèbres de l’histoire romaine : les émissions dites IUDAEA CAPTA (Judée captive).

    Dès 70 ap. J.-C., après la répression de la grande révolte juive et la prise de Jérusalem, Vespasien lance un immense programme de monnaies commémoratives proclamant la victoire en Judée. Ces pièces – émises pendant 25 ans, jusqu’au règne de Domitien – existent en or, en argent et en bronze, frappées aussi bien à Rome que dans les ateliers provinciaux d’Orient.

    Le type de base, qui a de multiples variantes, montre sur le revers un palmier et une figure féminine assise au pied de l’arbre, allégorie de la Judée vaincue en attitude de deuil. À ses côtés peuvent figurer soit un captif masculin debout, les mains liées derrière le dos, soit la déesse Victoria inscrivant une victoire, soit même l’empereur lui-même debout en triomphateur, avec divers trophées militaires autour.

    Vespasien - Aureus judaea capta | Biaggi 314
    Vespasien – Aureus judaea capta | Biaggi 314

    La légende explicite accompagne souvent l’image : la plupart des exemplaires portent IUDAEA CAPTA (« Judée prise »), d’autres IUDAEA DEVICTA (« Judée vaincue ») ou simplement IUDAEA – auquel cas le message de capta est sous-entendu par l’iconographie même.

    Sur certains bronzes émis en Grèce, avec différentes iconographie, l’inscription est même traduite en grec (IOYΔAIAΣ EAΛΩKYIAΣ) pour le public local.

    Titus, Caesarea Maritima, Æ “Judaea Capta
    Titus, Caesarea Maritima, Æ “Judaea Capta

    L’une des variantes les plus connu est le grand sesterce de 71 ap. J.-C. où Vespasien debout, en tenue militaire, domine la scène auprès d’un palmier pendant qu’une femme juive est assise à terre en pleurant ; le revers est légendé IVDAEA CAPTA.

    Vespasien – sesterce – RIC II 167 – “IVDAEA CAPTA
    Vespasien – sesterce – RIC II 167 – “IVDAEA CAPTA”

    Cette composition puissante, mêlant la figure victorieuse du prince et la personnification effondrée de la province, a frappé les imaginations au point d’être classée parmi les « cent monnaies antiques les plus célèbres »

    Le succès propagandiste des Judaea Capta fut considérable : il montrait de façon saisissante le sort réservé aux ennemis de Rome. L’iconographie mixte du palmier (pour la terre de Judée) et de la femme en deuil (pour son peuple vaincu) puise même son inspiration, selon certains auteurs, dans des motifs bibliques prophétiques sur la ruine de Jérusalem. En tout cas, Vespasien et Titus n’hésitèrent pas à décliner ce thème sur de nombreuses émissions (deniers, sesterces, etc.), diffusées dans tout l’Empire.

    Domitien, le dernier des Flaviens, reprit ce principe pour exalter ses propres faits d’armes : en 83 ap. J.-C., après une campagne contre les Chattes en Germanie, il fit frapper un sesterce proclamant GERMANIA CAPTA.

    Domitien – sesterce – RIC 274 – “GERMANIA CAPTA”
    Domitien – sesterce – RIC 274 – “GERMANIA CAPTA”

    Le revers montre un trophée d’armes germaines devant lequel sont placés un homme et une femme captifs représentant les populations vaincues de Germanie

    Le choix de Domitien d’ imiter ainsi la série de son père et de son frère (Judaea capta) souligne à quel point ce langage numismatique des provinces-personnifications était désormais bien établi.

    Notons que sous les Flaviens, la personnification des provinces intervient presque exclusivement dans le contexte de victoires militaires et de provinces conquises. Les figures allégoriques y sont présentées comme captives ou en deuil, soulignant la puissance de Rome et le châtiment des rebelles. L’usage de ces représentations sert un discours sans équivoque : l’empereur est le vainqueur des peuples étrangers et garantit la paix romaine (Pax Romana) par sa force.

    L’expansion du IIe siècle : Dacie, Arabie et autres provinces nouvelles

    Après les Flaviens, l’Empire romain continue de s’étendre sous Trajan, ce qui donne lieu à de nouvelles représentations numismatiques de provinces conquises. Trajan, au cours de son règne (98–117 ap. J.-C.), ajoute deux vastes territoires à l’Empire : la Dacie (région de l’actuelle Roumanie) et l’Arabie Pétrée (correspondant à la Jordanie et au nord-ouest de l’Arabie saoudite actuelles). Chacune de ces annexions s’accompagne d’un monnayage spécifique célébrant l’événement.

    Pour la Dacie, conquise en deux guerres entre 101 et 106 ap. J.-C., Trajan reçoit le surnom honorifique Dacicus. Sur ses monnaies, le message est condensé par l’inscription DACIA CAPTA, souvent abrégée en DAC CAP sur les deniers et aurei émis peu après la victoire. Le revers de certains deniers représente un captif dace assis sur un tas d’armes prises à l’ennemi – casque, boucliers, enseignes – symbole visuel de la soumission totale du peuple dace. Une autre variante le montre debout, mains liées, accompagné de la mention DAC CAP en exergue

    Trajan – denier – RIC II 96 – “DACIA CAPTA”.
    Trajan – denier – RIC II 96 – “DACIA CAPTA”.
    Trajan – denier – RIC II 99 – “DACIA CAPTA”.
    Trajan – denier – RIC II 99 – “DACIA CAPTA”.

    L’atelier de Rome a donc clairement appliqué à la Dacie vaincue la recette iconographique inaugurée avec la Judée et la Germanie : une femme ou un homme en posture de captif, combiné à un trophée militaire.

    L’annexion de l’Arabie (après la reddition du royaume nabatéen en 106) donne lieu à une iconographie différente, privilégiant cette fois une figure féminine paisible associée à un élément typique du pays.

    Trajan émet vers 112–114 ap. J.-C. un denier au revers figurant la personnification d’Arabia debout, drapée à l’orientale, tenant une branche d’encens, avec à ses pieds un dromadaire en train de marcher. La légende porte S P Q R OPTIMO PRINCIPI ARAB ADQ, c’est-à-dire Senatus Populusque Romanus Optimo Principi, Arabia adquisita – « [Monnaie offerte] par le Sénat et le Peuple romain au Meilleur des princes, [pour] l’Arabie acquise ».

    Trajan – denier – RIC 245 – “ARAB ADQ”
    Trajan – denier – RIC 245 – “ARAB ADQ”

    Ici, la province est présentée non en captive mais en nouvelle alliée intégrée : la femme n’est pas enchaînée, au contraire elle offre la branche (signe de paix ou produit de richesse locale), et le chameau (ou dromadaire) évoque immédiatement l’Arabie. Ce type monétaire (frappé à Rome et peut-être à Bostra, l’ancienne capitale nabatéenne) illustre une approche plus positive de la personnification provinciale, quand la conquête a été relativement aisée et sans humiliation du vaincu.

    Trajan s’aventure également en Orient contre les Parthes à la fin de son règne. En 115–116 ap. J.-C., après avoir brièvement occupé la Mésopotamie et pris la capitale parthe Ctésiphon, il se fait décerner le titre de Parthicus. Une monnaie d’or unique de 116 commémore ce succès par la mention PARTHIA CAPTA, avec la scène classique de captifs enchaînés assis au pied d’un trophée.

    Trajan – aureus – “PARTHIA CAPTA”
    Trajan – aureus – “PARTHIA CAPTA”

    Toutefois, cette conquête de la Parthie tourna court après la mort de Trajan, ce qui rend ce type monétaire rarissime et sans postérité durable. Néanmoins, il est notable que même un royaume étranger non converti en province ait été temporairement personnifié comme une « province captive » sur les monnaies – témoignage de la force symbolique de ce langage numismatique.

    On notera au passage que la Parthie figurera de nouveau sur des monnaies quelques années plus tard, sous Antonin le Pieux, mais dans un contexte très différent, que l’on nous verrons plus loin.

    En résumé, au début du IIe siècle, la pratique inaugurée par les Flaviens se poursuit : chaque nouvelle victoire territoriale donne lieu à des émissions représentant la province concernée, soit sous forme de captif humilié (Dacie, Parthie), soit sous une forme plus bienveillante lorsque l’intégration se fait en douceur (Arabie). Ces images, accompagnées de légendes explicites (CAPTA, ADQVISITA, etc.), servent à informer le public de l’expansion continue de l’Empire et à glorifier l’empereur conquérant. Elles créent un véritable panthéon allégorique des nations vaincues ou ralliées.

    Apogée iconographique sous Hadrien : l’Empire uni et célébré en provinces

    Alors que Trajan mettait l’accent sur les conquêtes, son successeur Hadrien (117–138 ap. J.-C.) inaugure une politique différente, tournée vers la consolidation et la célébration de l’unité impériale. Grand voyageur, Hadrien parcourt quasiment toutes les provinces de l’Empire et entreprend de nombreuses réformes locales. Cet engagement se reflète dans une série monétaire remarquable par son ampleur et son originalité, souvent appelée la série des « voyages d’Hadrien » ou des provinces personnifiées.

    Au cours des dernières années de son règne (vers 130–138), Hadrien fait émettre à l’atelier de Rome un ensemble de pièces – notamment des sesterces en bronze et des deniers en argent – dont chaque type honore une province ou région visitée, représentée par une personnification spécifique. Ici, il ne s’agit plus de provinces captives, mais de provinces fières et distinctives, rattachées harmonieusement à l’Empire. Les légendes de ces revers portent soit le nom seul de la province (par ex. AFRICA, ALEXANDRIA, BRITANNIA), soit des formules telles que RESTITVTORI GALLIAE (« au restaurateur de la Gaule ») lorsque l’empereur est mis en scène en train d’aider symboliquement la province.

    On peut parler d’un véritable galerie des nations célébrant la diversité dans l’unité romaine.

    Les exemples abondent et méritent d’être détaillés tant ils sont évocateurs. La Germanie, par exemple, apparaît sur un denier avec la légende GERMANIA. Elle y est figurée comme une femme debout de face, tournée vers la droite, tenant une lance et s’appuyant sur un grand bouclier orné – attributs martiaux soulignant la réputation guerrière des peuples germains.

    Hadrien – denier – RIC II 302 – “GERMANIA”.
    Hadrien – denier – RIC II 302 – “GERMANIA”.

    La Britannia, province excentrée et récemment dotée du Mur d’Hadrien (vers 122), est représentée sur un grand sesterce : la Britannia y est une femme casquée, assise sur un rocher, armée d’une lance et d’un bouclier, dans une posture vigilante. Cette image de la Britannia casquée et protectrice sera d’ailleurs redécouverte bien plus tard et deviendra l’emblème iconographique de la Grande-Bretagne sur les monnaies modernes, héritage direct du motif romain

    Hadrien – Rare sesterce – RIC II 845 – “BRITANNIA”
    Hadrien – Rare sesterce – RIC II 845 – “BRITANNIA”

    Hadrien, originaire d’Hispanie par sa famille, accordait une importance particulière à la province d’Espagne (Hispania). Sur un aureus frappé pour l’occasion, Hispania est figurée sous les traits d’une femme allongée, appuyée sur un rocher, tenant un rameau d’olivier – rappelant l’huile d’olive, richesse fameuse de la province – tandis qu’un petit lapin apparaît à ses pieds.

    Hadrien – aureus – RIC 305 – “HISPANIA”
    Hadrien – aureus – RIC 305 – “HISPANIA”

    Ce détail insolite du lapin renvoie à la réputation antique de l’Hispanie, terre abondante en lapins (Catulle qualifiait l’Espagne de « cuniculosa », c’est-à-dire « pleine de lapins »).

    L’usage d’un attribut faunique aussi précis montre le soin apporté à individualiser chaque province sur le monnayage hadrianique.

    Autre perle iconographique : l’Afrique. Sur un aureus et un sesterce d’Hadrien, la figure d’Africa est représentée comme une femme à demi-allongée, d’une grande féminité, portant sur la tête une coiffe formée d’une dépouille d’éléphant (trompe et défenses dressées) – symbole traditionnel de l’Afrique dans l’art romain.

    Hadrien – aureus – RIC II.3 1490 – “AFRICA”.
    Hadrien – aureus – RIC II.3 1490 – “AFRICA”.

    À ses côtés, un lion apprivoisé, et un panier de fruits posés au sol évoquent la fertilité et la richesse agricole de l’Afrique proconsulaire, grenier à blé de Rome.

    L’Afrique tend la main vers le lion et tient une corne d’abondance, soulignant le thème de la prospérité sereine sous la protection romaine.

    Hadrien ne néglige pas non plus les provinces d’Orient. L’Égypte apparaît sous plusieurs formes : d’une part Alexandria (la grande cité alexandrine) figurée debout tenant un sistre (instrument cultuel d’Isis) et un panier d’où sort un serpent, d’autre part Aegyptos elle-même, parfois représentée comme une femme couchée tenant un sistre, avec à ses pieds un ibis sacré – oiseau du dieu Thot – pour symboliser la vallée du Nil.

    Hadrien – denier – RIC II.3 1502 – “ALEXANDRIA”
    Hadrien – denier – RIC II.3 1502 – “ALEXANDRIA”
    Hadrian – denier – RIC II 297 – “AEGYPTOS”
    HadriEn – denier – RIC II 297 – “AEGYPTOS”

    Une variante montre même le dieu Nilus (le Nil personnifié en dieu fleuve barbu) allongé avec une corne d’abondance, accompagné d’un crocodile et d’un hippopotame, rappelant la géographie et la faune du fleuve.

    Ces choix multiples démontrent la richesse des symboles associés à l’Égypte, province à part en raison de son rôle crucial d’approvisionnement en grain et de son héritage pharaonique.

    Hadrien – aureus – RIC 308 – “NILVS”
    Hadrien – aureus – RIC 308 – “NILVS”

    Une pièce très originale est celle de MAURETANIA, où la province de Maurétanie est figurée par un homme en tenue légère, armé de javelines et accompagné d’un cheval. C’est l’un des rares cas de personnification provinciale masculine, justifié ici par la tradition qui faisait des cavaliers maures des auxiliaires réputés de l’armée romaine

    Hadrien – sesterce – RIC 1676 – “MAVRETANIA” - Mauretania debout avec son cheval et deux javelots.
    Hadrien – sesterce – RIC 1676 – “MAVRETANIA” – Mauretania debout avec son cheval et deux javelots.

    Hadrien a donc, par le biais de ses monnaies, personnifié presque chaque province majeure de l’Empire, non pas pour marquer des conquêtes, mais pour montrer une sorte de tour d’honneur de l’empereur garantissant la prospérité et la restauration de chaque contrée.

    Hadrien – denier – RIC 1573 – “RESTITVTORI GALLIAE”.
    Hadrien – denier – RIC 1573 – “RESTITVTORI GALLIAE”.

    Ce programme monétaire véhicule un message politique clair : le princeps parcourt ses domaines, s’identifie aux particularités de chacun et se présente en « restitutor », c’est-à-dire en bienfaiteur et restaurateur du bon ordre local.

    L’évolution idéologique est frappante par rapport aux émissions Capta du siècle précédent : il ne s’agit plus ici d’une Rome victorieuse humiliant les vaincus, mais d’une Rome paternelle qui relève, nourrit et honore ses provinces. Stylistiquement, les personnifications d’Hadrien sont souvent élégantes, dotées d’attributs spécifiques immédiatement reconnaissables, s’inscrivant dans la continuité de l’iconographie allégorique gréco-romaine tout en la renouvelant par des touches d’exotisme ou de réalisme régional.

    Antonin le Pieux et l’hommage des provinces (série de l’aurum coronarium)

    L’empereur Antonin le Pieux (138–161 ap. J.-C.), successeur et fils adoptif d’Hadrien, reprend à son compte le langage des provinces personnifiées, en l’adaptant à un événement marquant de son début de règne.

    À son avènement en 138, Antonin renonce partiellement à un lourd tribut traditionnel appelé aurum coronarium (« or de couronne »), une contribution en or que les cités et provinces offraient au nouvel empereur lors de son accession. Antonin décide de réduire de moitié cette charge pour s’attirer les bonnes grâces de ses sujets provinciaux. D’après David Sear, cette mesure fiscale exceptionnelle fut accueillie avec enthousiasme à travers l’Empire et « conduisit à la production d’une vaste série de monnaies de bronze représentant des personnifications couronnées de diverses provinces (et même du royaume parthe).

    En 139 ap. J.-C., Antonin fait en effet émettre à Rome une série de sesterces (et quelques as) commémorant la gratitude des provinces pour la remise de l’impôt. Sur chaque revers, une province est figurée sous les traits d’une femme debout, tenant entre ses mains une couronne dorée qu’elle s’apprête à offrir à l’empereur. Le choix de la couronne (signe d’honneur) rappelle que les communautés offrent symboliquement une couronne d’or à l’empereur en signe de loyauté, mais qu’ici Antonin, en bon père de l’Empire, leur en a épargné la moitié du coût.

    Parmi les provinces représentées dans cette série numismatique, on compte l’Afrique, l’Hispanie, la Thrace, la Cappadoce, la Bithynie, l’Asie etc., chacune identifiable par ses attributs.

    Par exemple, la monnaie d’AFRICA montre la province avec la tête coiffée d’une peau d’éléphant (comme sur les monnaies d’Hadrien) tenant une couronne et une corne d’abondance.

    Antonin le Pieux – sesterce – RIC 574 – “AFRICA”
    Antonin le Pieux – sesterce – RIC 574 – “AFRICA”

    Celle marquée ASIA représente une figure féminine à couronne tourelée (couronne murale symbolisant les cités d’Asie) avec une proue de navire à ses pieds, tenant une ancre – attribut rappelant la puissance maritime et le commerce de l’Asie Mineure.

    Antonin le Pieux – sesterce – RIC 579 – “ASIA”.
    Antonin le Pieux – sesterce – RIC 579 – “ASIA”.

    Fait notable, Antonin inclut même la Parthie dans cette série, sous les traits d’un personnage debout tenant une couronne et muni d’un arc et d’un carquois au sol. La Parthie n’était pas une province romaine mais un empire ennemi ; sa présence, aux côtés des provinces authentiques, intrigue les commentateurs.

    Antonin le Pieux – sesterce – RIC 586 – “PARTHIA”.
    Antonin le Pieux – sesterce – RIC 586 – “PARTHIA”.

    David Sear suggère que cela reflète peut-être l’existence d’une obligation financière imposée aux Parthes après la campagne de Trajan, ou une flatterie à l’égard d’Antonin en feignant que même le roi parthe contribuait à l’aurum coronarium. Quoi qu’il en soit, cette «Parthie couronnée» figure aux côtés de l’Orient romain comme pour signifier la reconnaissance universelle du pouvoir impérial bienfaisant.

    La série des provinces d’Antonin le Pieux est un témoignage précieux de l’idéologie adoptée par un empereur réputé pour sa modération et son sens de l’administration provinciale. Elle met en scène un Empire pacifié où chaque province, représentée dans sa singularité, vient hommager le nouvel empereur de son plein gré. Stylistiquement, ces pièces poursuivent le sillage d’Hadrien (mêmes attributs par province) mais dans une posture particulière : offrir la couronne. Politiquement, elles soulignent la générosité d’Antonin et l’attachement des provinces à son règne équitable.

    À noter que Britannia apparaît dans cette série (sesterce ou as BRITANNIA COS IIII), prolongeant ainsi le motif lancé par Hadrien.

    C’est d’ailleurs sous Antonin que la personnification de Britannia (femme assise avec bouclier) sera vraiment popularisée, jusqu’à influencer l’iconographie britannique post-romaine comme évoqué plus haut.

    Antonin le Pieux – as – RIC 934 – “BRITANNIA”.
    Antonin le Pieux – as – RIC 934 – “BRITANNIA”.

    En dehors de cette série de 139, Antonin le Pieux et son successeur Marc Aurèle utiliseront encore occasionnellement la rhétorique des provinces personnifiées pour d’autres contextes, par exemple lors des anniversaires de Rome ou pour proclamer la concorde générale de l’Empire. Mais c’est véritablement entre Hadrien et Antonin que cette iconographie atteint son apogée en termes de diversité et de quantité.

    Marc Aurèle et l’Italie personnifiée

    Un cas intéressant est celui de Marc Aurèle en 172–173 ap. J.-C. : après avoir repoussé des invasions germaniques en Italie du Nord, il se fait appeler Restitutor Italiae. Un grand sesterce de cette époque représente Marc Aurèle debout, tendant la main pour relever une femme personnifiant l’Italie, agenouillée devant lui.

    Marc Aurèle – sesterce – RIC 1077 var. – “RESTITVTOR ITALIAE”.
    Marc Aurèle – sesterce – RIC 1077 var. – “RESTITVTOR ITALIAE”.

    Cette représentation s’inscrit dans une tradition plus ancienne que ce que l’on croit souvent. La personnification d’Italia est déjà bien attestée sous la République, notamment sur un denier de L. Caesius frappé vers 112–111 av. J.-C. (RRC 403/1), où une figure féminine casquée est légendée ITALIA. Plus tard, des émissions sous Nerva (ex. ITALIA RESTITVTA) confirment la continuité de ce motif.

    L’exemplaire de Marc Aurèle s’inscrit donc dans cette lignée tout en l’adaptant au contexte de son temps : l’empereur n’y célèbre pas une province lointaine, mais la péninsule italienne elle-même, traitée comme une entité symbolique digne d’être « relevée » et restaurée. Cette scène fait écho aux programmes Restitutor développés par Hadrien et Antonin le Pieux, mais avec une portée politique plus directe : l’Italie centrale est ici montrée comme vulnérable, et l’empereur en garant actif de sa sécurité et de son intégrité, assume un rôle actif de restaurateur du bon ordre romain, y compris au cœur même du monde latin.

    Conclusion : un empire mis en scène par ses provinces

    Entre Auguste et les Antonins, les provinces deviennent des actrices centrales de la mise en image du pouvoir impérial. Qu’elles soient captives, restaurées ou reconnaissantes, elles matérialisent les conquêtes passées comme la paix présente. Loin d’être de simples ornements, leurs représentations obéissent à des logiques politiques précises : affirmer l’autorité du princeps, célébrer l’ordre romain ou flatter la fidélité provinciale. À travers ces allégories – parfois figées dans la douleur, parfois rayonnantes de prospérité – l’Empire se donne à voir dans sa diversité et sa cohésion. Le IIᵉ siècle marque l’apogée de cette rhétorique visuelle : sous Hadrien et Antonin, le monnayage devient presque un atlas allégorique de l’oikouménè romaine.

    Mais ce langage, si maîtrisé, commence à s’effacer dès le siècle suivant, laissant place à d’autres formes de communication impériale. La suite de cette série explorera les mutations et les derniers éclats de ce langage allégorique dans un Empire en transformation.

    C•W

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    Origine des images

    • Quinaire Asia recepta, Classical Numismatic Group, Inc., Triton Xi, Lot 66
    • Denier ric 275a, Classical Numismatic Group, Auction 126, Lot 646
    • Claude I, denier DE BRITANN, Ric 34, Ira & Larry Goldberg Coins & Collectibles, Auction 74, Lot 3566
    • Vespasien aureus judea capta, Leu Numismatik (1991-2007), Auction 93, Lot 12
    • Sesterce judaea capta, Classical Numismatic Group, Auction 97, Lot 633
    • Sesterce germania capta, Jesús Vico, Subasta 169, Lot 112
    • Denier Dacia Capta, Classical Numismatic Group, Electronic Auction 487, Lot 538
    • Denier DAC CAP, Classical Numismatic Group, Electronic Auction 487, Lot 543
    • Denier Arabia, Leu Numismatik, Auction 12, Lot 1123
    • Aureus parthia capta , Roma Numismatics Auction 9, 22 March 2015, Lot 662
    • Denier Germania, Classical Numismatic Group, Electronic Auction 336, Lot 271
    • Sesterce Britannia Hadrien, Classical Numismatic Group, Triton XIII, Lot 317
    • Aureus Hispania, Numismatica Ars Classica, Auction 88, Lot 460
    • Aureus Africa, Roma Numismatics Limited, Auction 19, Lot 839
    • Denier Hadrien, alexandria, Classical Numismatic Group, Electronic Auction 477, Lot 502
    • Hadrien, denier Aegyptos, Classical Numismatic Group, Auction 106, Lot 745
    • Hadrien Aureus Nilus, Roma Numismatics Limited, Auction 5, Lot 788
    • Hadrien sesterce Mauritania, Leu Numismatik, Auction 11, Lot 262
    • Hadrien, denier restitvtor Galliae, Leu Numismatik, Web Auction 17, Lot 2451
    • Antonin sesterce Africa, TimeLine Auctions, September 2018 Antiquities & Coins Auction, Lot 3786
    • Antonin, sesterce asia, Fritz Rudolf Künker, Auction 273, Lot 755
    • Antonin sesterce Parthia, Harlan J. Berk, Buy or Bid Sale 219, Lot 366
    • Antonin, as, Britannia, Classical Numismatic Group, Electronic Auction 469, Lot 424
    • Marc Aurèle,  Paul-Francis Jacquier, Auction 50, Lot 308

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