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Rome n’est plus dans Rome : les provinces sur les monnaies romaines de la fin de l’Antiquité

    Temps de lecture : 13 mn


    PRATIQUER > LA MONNAIE PAR LES THÈMES

    Dire l’ailleurs avec les monnaies d’une cité qui conquiert le monde

    L’iconographie monétaire romaine forme un véritable répertoire de la communication impériale, où images et légendes s’articulent pour transmettre des messages politiques structurés. Les provinces de l’Empire en sont l’un des thèmes récurrents : personnifiées sous les traits de figures féminines, symbolisées par des attributs distinctifs ou nommées dans les légendes, elles apparaissent sur les monnaies romaines depuis les derniers siècles de la République jusqu’à l’époque byzantine. Cette continuité n’exclut pas l’évolution : selon les règnes et les contextes, ces représentations servent à commémorer une annexion, à affirmer la cohésion de l’Empire, à mettre en valeur la munificence impériale ou à inscrire dans le métal le souvenir d’une campagne victorieuse.

    Sommaire

    1. L’importance des provinces danubiennes (250-285)
    2. Les sécessions et la réunification de l’Empire (260-293)
    3. L’époque tétrarchique et le IVè siècle

    PARTIE III : Du IIIe siècle à l’Antiquité tardive : l’évolution et le déclin d’un langage numismatique

    Au IIIe siècle, la crise politique et militaire que traverse l’Empire romain se reflète sur le monnayage par un recentrage sur l’armée, la figure de l’empereur-soldat et les divinités protectrices. Les personnifications provinciales, sans disparaître totalement, deviennent plus rares et souvent moins spécifiques.

    La raison principale en est que l’époque des grandes conquêtes territoriales est terminée : après Trajan, l’Empire se trouve généralement sur la défensive et n’incorpore plus de nouvelles provinces à célébrer (à l’exception temporaire de la Mésopotamie sous Septime Sévère, rapidement perdue).

    Cependant, les empereurs du IIIe siècle continuent de se parer de titres victorieux sur leurs monnaies, quitte à exagérer leurs succès contre les « barbares ». On voit ainsi certains antoniniens proclamer par exemple GERMANICUS MAXIMUS ou PARTIHICVS MAX dans les légendes impériales, sans pour autant qu’un revers montre explicitement Germania ou Parthia en allégorie.

    L’importance des provinces danubiennes

    En cette période de troubles, des régions vont prendre une importance primordiale. D’abord, les Balkans, d’où viendront de nombreux empereurs sortis des rangs. Ils célèbreront régulièrement leurs provinces d’origine.

    On considère souvent Trajan Dèce (249-251) comme le premier de ces empereurs illyriens, et il affiche sa naissance près de Sirmium (aujourd’hui Sremska Mitrovica, en Serbie). Des monnaies portent la légende GEN(ius) ILLVRICI (“le génie de l’Illyricum”) avec un génie à la patère et à l’enseigne.

    Antoninien de Trajan Dèce (RIC 9, 249) au revers GEN(ius) ILLVRICI (“le génie de l’Illyricum”)

    Aurélien (270-275) a aussi célébré cette divinité allégorique et géographique avec la légende au nominatif et en vantant sa virtus .

    Antoninien d’Aurélien au revers GENIVS ILLVR(ici) avec enseigne (MER-RIC 2028, 270-275)
    Aureus d’Aurélien au revers GENIVS ILLVRICI (la Génie de l’Illyrie) avec Mars, trophée et captif (RIC 379, 270-275)

    Probus (276-282), natif également de Sirmium, a célébré la restauration de l’Illyrie, avec le revers RESTIT ILLVRICI où deux personnifications féminines tenant des enseignes pourraient être les Pannonies.

    Aurelianus de Probus au revers RESTIT(utor) ILLVRICI (“le restaurateur de l’Illyrie”) avec deux Illyries à l’enseigne (RIC 730, 277)

    En effet, depuis Trajan, modèle absolu pour Dèce, l’Illyrie est divisée en Pannonia Superior, à l’Ouest, et Pannonia Inferior, à l’Est. Trajan Dèce fait donc figurer la personnification de la province avec une légende au pluriel (PANNONIAE, “les Pannonies”) ou, plus souvent encore, deux personnifications, pour représenter les deux provinces.

    Aureus de Trajan Dèce à la légende PANNONIAE (“les Pannonies”) et les Pannonies tenant une enseigne (?) (RIC 21a, 249-251)

    Cette région, centrale dans le contrôle de la frontière danubienne, eut encore les honneurs de Quintille, pourtant originaire de Mésie, en 270, ainsi que d’Aurélien (270-275), natif de lui aussi Sirmium, en 271.

    Aureus d’Aurélien au revers PANNONIAE (“à la Pannonie”) avec la Pannonie tenant une enseigne (MIR 47, 270-271)

    La dernière occurrence numismatique des Pannonies se trouve sur les monnaies du très méconnu usurpateur Julien de Pannonie (284-285), qui comme son nom l’indique (on l’appelle aussi Sabinus Julianus) a tenu les Pannonies après la mort de Carus mais fut éliminé par Carinus. Sur ces monnaies, les personnification de ces provinces sont figurées comme des femmes tenant des enseignes militaires, et s’il n’y avait pas les légendes, on ne les identifierait pas autrement que comme des Fides.

    Aurelianus de Julien de Pannonie au revers PANNONIAE AVG (“les Pannonies de l’empereur”) (RIC 4, 284)

    Dèce, en bon admirateur de Trajan, fit également figurer la grande conquête de son illustre modèle : la Dacie, clé de voûte du cours inférieur du Danube. Seulement, elle n’est plus le royaume soumis, elle est devenue une province essentielle, parfois même qualifiée de felix (heureuse). Il la fait figurer debout, sans liens, tenant une enseigne ou un sceptre terminé par une tête d’âne. Faute de pouvoir expliquer la présence de l’équidé, on a voulu y voir la représentation d’un draco (enseigne façon “manche à air”, souvent dotée, en Dacie, d’une tête de loup) tel qu’on peut en voir sur la colonne trajane. L’hypothèse est convaincante. L’empire dut cependant abandonner la rive droite du Danube en 271, faute de pouvoir la défendre. On nommera bien “Dacia” une province, mais elle était loin du riche royaume de Décébale.

    Aureus de Trajan Dèce au revers DACIA FELIX (“la Dacie heureuse”) avec la Dacie et une enseigne (RIC 14, 249-251)
    Aureus de Trajan Dèce au revers DACIA avec la Dacie tenant un draco (?) (Calicò 3286, 250)

    La Mésie (Moesia) quant à elle est absente des monnayages impériaux. Cette province, pourtant primordiale dans la défense des régions danubiennes et donc de l’Empire, a cependant été un motif central des monnaies provinciales de cette région, en particulier à Viminacium qui accueillait les légions VII Claudia (emblème : taureau) et IV Flavia Felix (emblème : lion). Sur les monnaies de cette cité, établie en colonie par Gordien III, on voit au revers la Mésie tenant des enseignes avec taureau et lion, ou encadrée par un taureau et un lion. Parfois, elle tient un lièvre par les pattes arrières.

    Bronze de Viminacium sous Gordien III avec la Mésie, des enseignes, taureau et lion
    Bronze de Viminacium sous Gordien III avec la Mésie, taureau et lion
    Bronze de Viminacium sous Gordien III avec la Mésie tenant un lièvre et une enseigne

    Il semblerait que ce soit un attribut de la province, qu’on retrouve sur des figurations plus classiques d’autres cités de Mésie, comme Marcianopolis, évoquant des compositions similaires d’époque antonine (figure couchée accompagnée d’attributs). Mais la Mésie dut, elle aussi, être partiellement abandonnée sous Aurélien : le front danubien était trop difficile à défendre et un repli était nécessaire.

    Bronze de Marcianopolis sous Macrin et Diaduménien (217-218) avec au revers la Mésie allongée et un lièvre en bas à droite

    Les sécessions et la réunification de l’Empire

    L’autre front était à l’Est, face aux Sassanides, qui depuis 224 avaient remplacé les Parthes. Et l’électrochoc eut lieu en 260, quand l’empereur Valérien fut capturé par Shapur Ier. La désorganisation fut grande et les frontières ne pouvaient pas attendre de réponse d’un état central défaillant. Alors certaines régions se défendirent en autonomie, donnant des envies d’indépendance. L’Orient se reposa, de 260 à 272 sur les Palmyréniens, d’Odénat, Zénobie et Vaballath. Le dirigeant de Palmyre était rex imperator consul dux Romanorum (“roi chef des armées consul chef des Romains”). Les Gaules sur Postume, Lélien, Marius, Victorinus et les Tétricus de 260 à 274, qui se proclamèrent successivement empereurs, sans tenir compte des souverains “officiels”, Gallien, Claude II, Quintille et Aurélien.

    Gallien avait utilisé le type, RESTITVTOR GALLIARVM (“le restaurateur des Gaules”) mais cette province devait échapper à l’état central. Les empereurs romains des Gaules se proclamèrent les véritables “sauveurs” de leur zone d’influence. Et à plus juste titre.

    Antoninien de Postume avec le revers REST(itutor) GALLIAR(um) (“le restaurateur des Gaules”) et l’empereur relevant la Gaule (RIC 82)
    Antoninien de Gallien avec le revers RESTIT(utor) GALLIAR(um) (“le restaurateur des Gaules”) et l’empereur relevant la Gaule (RIC 29)

    Ce n’est qu’avec Aurélien que les régions sécessionnistes retournèrent dans le giron de la Ville. Il fit défiler les deux Tétricus lors d’un triomphe et leur offrit un parachute doré, devenant correcteur de Lucanie ou de toute l’Italie si on en croit l’Histoire Auguste (par ailleurs peu fiable). Zénobie, quant à elle, figura aussi au triomphe et aurait vécu, selon la même source, un exil doré dans la Villa Hadriana.

    Dès lors, Aurélien se présenta en RESTITVTOR ORIENTIS, où on voit l’empereur accueilli par une divinité topiaire (sa couronne est tourelée).

    Sans doute l’Orient. Mais en cette période de culte du dieu solaire, Oriens, c’est aussi le dieu soleil renaissant.

    monnaie romaine de Aurélien
    Antoninien d’Aurelien au revers RESTITVTOR ORIENTIS (RIC 233) avec l’empereur relevant Oriens

    Alors il n’est pas sûr qu’il faille comprendre le nom comme une personnification de la partie orientale de l’Empire. Surtout pour Aurélien, fervent dévot du Soleil. La preuve : même Postume utilisa la légende ORIENS AVG. Faut-il y voir une référence à la renaissance de son propre Orient ? Quel est l’Orient d’un empereur des Gaules ? Besançon ??? Sans doute s’agit-il davantage d’une référence à une nouvelle naissance. En effet, les monnaies d’Aurélien figurent souvent Sol avec un captif oriental à ses pieds. La légende se décline même parfois en RESTIT ORIGENTIS (“le restaurateur de la race/de l’origine”).

    Antoninien de Postume au revers ORIENS AVG avec Sol (RIC 316)
    Antoninien d’Aurélien au revers RESTITVT(or) ORIGENTIS (MER-RIC 2471)

    Une autre sécession eut lieu une décennie plus tard, quand Carausius se replia sur la (Grande-)Bretagne. Ce fut, comme pour les autres, l’occasion de représenter la province qu’il tenait et qu’il prétendait sauver : Britannia, qui accueille Carausius (286-293). La légende EXPECTATE VENI (“Viens, toi qui es attendu !”), puisée chez Virgile, a une valeur prophétique.

    Denier de Carausius au revers EXPECTATE VENI, avec la Bretagne accueillant l’empereur (RIC 5)

    De nombreuses monnaies de la seconde moitié du IIIè siècle portent la légende Restitutor Orbis (« Restaurateur du monde ») avec une figure féminine offrant une couronne, symbolisant cette fois l’Orbis (le monde) restauré. Ici, les provinces ne sont pas nommées individuellement, mais l’idée d’une entité géographique (Gaules, Orient, Monde…) personnifiée persiste dans l’iconographie tardive pour exalter l’empereur réunificateur. Ces représentations rappellent fortement la série d’Antonin Pieux (des provinces offrant des couronnes), ce qui montre la continuité de certains codes visuels sur un siècle et demi. L’empire n’est pas une mosaïque de provinces, mais un grand tout.

    L’époque tétrarchique et le IVè siècle : proclamation d’un empire unique mais quelques rares exemples de personnification de région

    L’organisation tétrarchique met fin à plusieurs décennies de troubles. Le partage du pouvoir entre plusieurs empereurs permet d’être au four et au moulin, et d’intervenir sur tous les fronts. Seulement, l’opinion publique peut légitiment s’inquiéter de voir le pouvoir partagé entre tant d’empereurs. On craint les sécessions, les divisions qui ramèneraient des temps difficiles si les empereurs n’étaient pas unis. On célèbre donc le Génie du Peuple Romain sur les nummi de très grande diffusion, la Concorde sur les fractions radiées, l’unité des tétrarques sacrifiant sur les argentei. Les derniers ateliers provinciaux sont fermés, dont le plus célèbre, Alexandrie, en 297. On standardise, on uniformise, on rationnalise.

    Dès lors, quelle place pour les personnifications géographiques ? On les trouve chez des usurpateurs plus locaux, comme Carausius et sa Bretagne, Maxence et Rome. Mais dans le monnayage officiel, il a presque disparu.

    Sauf dans l’atelier de Carthage, qui brille alors par son originalité. On y trouve des revers qui célèbrent la déesse poliade, mais également la province d’Afrique, figurée avec la traditionnelle dépouille d’éléphant, à laquelle on adjoint une défense, une enseigne, et un lion dévorant un taureau.

    Argenteus de Dioclétien, de Carthage au revers F(elix) ADVENT(us) AVGG NN avec l’Afrique, un lion et un taureau (RIC 13a)
    aureus romain cartage
    Aureus de Constance Chlore, de Carthage au revers FELIX ADVENT(us) avec l’Afrique, un lion et un taureau (RIC 2a)

    Mais une fois la Tétrarchie disparue et Constantin installé, les monnaies reprirent leur fonction de communication sur les qualités des souverains et les victoires romaines. On n’a plus de figuration des provinces, pour les mêmes raisons que sous la Tétrarchie, mais on représente l’étranger. C’est ainsi que sur des solidi on trouve des captifs pathétiques assis, comme aux Ier et IIe siècles, avec à l’exergue la mention de Francia (le pays des Francs) et Alamannia (le pays des Alamans). On retrouve cette dernière sur de petits bronzes.

    Aureus de Constantin au revers GAVDIVM ROMANORVM / FRANCIA avec Francia assise sous un trophée (RIC 223, 310-313)
    Solidus de Constantin II au revers GAVDIVM ROMANORVM / ALAMANNIA avec Alamannia assise sous un trophée (RIC 516, 328-329)
    AE3 de Constantin II au revers ALAMANNIA DEVICTA avec la Victoire et un captif (RIC 51, 324-325)

    Il s’agit ici des ennemis sur le cours inférieur du Rhin. Le même genre d’allégorie se trouve pour la Sarmatie, vers la Mer Noire, avec la légende SARMATIA DEVICTA (« Sarmatie vaincue ») que Constantin fait émettre en grand nombre.

    monnaie romaine de Constantin Sarmatie vaincue
    AE3 de Constantin au revers SARMATIA DEVICTA avec la Victoire etun captif (RIC 257, 323-324)

    L’empereur romain chrétien était devenu EXVPERATOR OMNIVM GENTIVM (“le vainqueur de tous les peuples”)TRIVMFATOR GENTIVM BARBARARVM (“le triomphateur des peuples barbares”). On avait remplacé les régions et les provinces par les peuples.

    Miliarense lourd de Constance II à la légende de revers TRIVMFATOR GENTIVM BARBARVM (RIC 84, 340-350)

    M.C.

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    Origine des images

    • Bnumis
    • Aurélien, Numismatik Naumann (formerly Gitbud & Naumann), Auction 151, Lot 859
    • Aurélien, Roma Numismatics Limited, Auction 18, Lot 1217
    • Probus, probus coins
    • Dece, aureus, Roma Numismatics Limited, Auction 30, Lot 483
    • Aurélien, Aureus pannonie, Classical Numismatic Group, Triton IX, Lot 1576
    • Julien de Pannonie, Classical Numismatic Group, Electronic Auction 271, Lot 92
    • Trajan dece, Dacia, Numismatica Ars Classica, Auction 117, Lot 324
    • Trajan Dece, Aureus, tete d’ane, Classical Numismatic Group, Triton XI, Lot 976
    • Gordien Moesie, Boeuf, Auktionshaus H. D. Rauch, Auction 84, Lot 747
    • Gordien III, Moesie, Numismatik Naumann (formerly Gitbud & Naumann), Auction 11, Lot 374
    • Gordien III, Moesie, Lièvre, Auktionshaus H. D. Rauch, Auction 94, Lot 547
    • Macrin Moesie, Classical Numismatic Group, Electronic Auction 593, Lot 336
    • Postume,  Paul-Francis Jacquier, Auction 42, Lot 593
    • Gallien, Bnumis
    • Aurélien,restittvtor orientis, Harlan J. Berk, Buy or Bid Sale 232, Lot 392
    • Cariousius, Classical Numismatic Group, Triton XXVIII, Lot 763
    • Diocletien, argenteus, Gerhard Hirsch Nachfolger, Auction 383, Lot 2680
    • Constantin Aureus, Numismatica Genevensis, Auction 12, Lot 149
    • Constantin , solidus, Auktionshaus H. D. Rauch, Auction 102, Lot 543
    • Nummus réduit, The Coin Cabinet, Ancients Auction 16, Lot 331
    • Constantin , Sarmatia, Numismatica Ars Classica, Auction 114, Lot 873
    • miliarense, Rhenumis by Felzmann & Fischer, Auction 6, Lot 120

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