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Sa bonne qualité causa son échec. Abondamment frappé, il reste difficile à trouver. Tour d’horizon d’une dénomination pleine de paradoxes.
L’argent avait été la référence des monnayages grecs. Il avait été aussi intégré le système romain dont il était devenu un des piliers. Puis, sous le Haut-Empire, un système trimétallique s’était installé. L’argent avait servi de valeur intermédiaire entre les bronzes du quotidien et l’or de la thésaurisation. Le denier avait eu une place de choix.
Mais le ralentissement de l’expansion romaine avait conduit à manipuler la monnaie et en particulier à baisser la masse et le titre des deniers. Le coup de grâce avait été l’apparition de l’antoninien, l’argent décevant, dont on imposait la circulation en tant que monnaie d’argent. Alors que dans la réalité, elle était au mieux un bon billon et au pire une piécette de cuivre avec un portrait radié. Ce fut la crise du IIIè siècle, durant laquelle, concrètement, l’argent ne circulait plus.
Dioclétien tenta de remettre en circulation des monnaies d’argent fin. Mais l’Histoire ne fait jamais demi-tour : le denier ne pouvait plus renaître. Les monnaies d’argent de l’Antiquité tardive appartenaient à un système, à un monde trop différent.
Sommaire
Pourquoi créer une nouvelle monnaie ?
Pour rétablir un vrai trimétallisme en circulation, Dioclétien réforma le système monétaire vers 294 (certains préfèrent 293). On continua évidemment à émettre des monnaies d’or. Les anciens antoniniens devinrent des divisionnaires de bronze. On frappa des grands bronzes argentés : les nummi. Et on rétablit une monnaie d’argent massif (95 à 98%) selon les standards néroniens (230 ans plus tôt !), 1/96e de la livre (soit environ 3,4g, mais dans la réalité plutôt 3,2g). On n’est pas sûr du nom qu’avait alors cette dénomination. On semble l’avoir appelée denarius argenteus, “denier d’argent”, ce qui aurait semblé pléonastique à un Romain de la République ou du Haut-Empire mais méritait d’être précisé en cette fin de IIIè siècle. On ne sait pas exactement sa valeur antique, mais il valait peut-être 50 deniers de compte (100 après l’édit d’Aphrodisias) soit 4 nummi.
Sa frappe débuta dans les ateliers occidentaux de Trèves, Lyon, Ticinum et Rome, centraux de Siscia et Héraclée et orientaux de Cyzique, en 294. Puis durant les deux ans suivants, elle gagna aussi Nicomédie, Antioche et Alexandrie. Quelques émissions plus sporadiques eurent aussi lieu à Aquilée, Carthage, Thessalonique, Serdica et Ostie. Londres seule ne vit jamais une monnaie d’argent sortir de ses officines.
Cependant, c’est peut-être bien l’usurpateur Carausius, en Bretagne, qui aurait inspiré Dioclétien.
En effet, il avait émis des monnaies laurées d’argent entre 286 et 293, qui avait eu un certain succès.

Iconographie principale
Comme pour les autres monnaies de la réforme monétaire de Dioclétien (nummus et fraction radiée), l’iconographie est très standardisée, afin de montrer l’unité du monde romain. Pour l’argenteus, les premières émissions montrent toutes les 4 tétrarques sacrifiant sur un trépied devant un camp fortifié (4 à 8 tourelles selon les ateliers), avec la légende VIRTVS MILITVM (“le courage/l’énergie virile des soldats”) et les avers des têtes laurées à droite des différents souverains.

(Cette iconographie est typique de l’époque et rappelle le groupe des tétrarques en porphyre de la basilique Saint-Marc de Venise.
La même image est aussi parfois accompagnée de la légende VICTORIA SARMAT(ica) (“la victoire sur les Sarmates”). 69% du corpus de Gautier figure les tétrarques sacrifiant.

À partir de 298 on voit se déployer un autre type abondant (23% du corpus de Gautier), figurant une porte de camp. On veut faire savoir que l’Empire est bien défendu, pour installer la confiance économique et monétaire. Mais le type est très martial et défensif. Il est accompagné, lui aussi, des légendes VIRTVS MILITVM et VICTORIAE SARMATICAE. On peut observer des variantes dans le nombre de tourelles, d’assises de maçonnerie, la présence ou non de battants aux portes… Sans que cela constitue réellement des variantes.

Certains ateliers figurent cependant parfois au-dessus de la porte des étoiles et/ou un croissant : il y a sans doute un sens astrologique, propitiatoire (destiné à s’attirer la faveur des dieux) ou prophylactique (destiné à éloigner le mal).

Enfin, un autre type apparait, dans les ateliers italiens (Ticinum, Aquilée et Rome) en 300-301 : l’indication de la taille à la livre, dans une couronne. 96 monnaies à la livre : XCVI, en une ou deux lignes. Ticinum se reconnaît à son T, Aquilée à son AQ. Enfin, pour XC/VI en deux lignes, Gautier a tenté de montrer qu’il ne s’agissait pas de Carthage, comme on l’avance encore beaucoup, mais bel et bien Rome.



En lien avec la très rare légende XCVI / PR que rapporte Drost pour laquelle, de façon fort classique, on peut lire P(opuli) R(omani), ce qui le relie à l’atelier de la Ville (DROST, Le monnayage de Maxence (306-312 après J.-C.), Zurich, 2013)).
Types locaux
Conforme à son habitude de produire des types originaux à une époque d’uniformisation iconographique, l’atelier de Carthage a émis des monnaies d’argent sans équivalent ailleurs.
Locaux, ils célèbrent l’adventus en Afrique de Maximien avec une personnification de la province et la légende ADVENT(ui) AVGG NN (“pour la venue de nos augustes”) comme on la connaît sur des nummi de bronze. Durant l’épisode maxentien, on trouve aussi le type CONSERVATOR KART SVAE avec la personnification de Carthage dans son temple hexastyle, comme sur les bronzes, mais avec l’inscription XCVI à l’exergue (Gautier 25).

Maxence fut également un pourvoyeur de types rares, plus locaux. En tant qu’usurpateur ne contrôlant qu’une partie de l’Empire, il devait flatter les identités autochtones, comme Carthage en Afrique, et Rome en Italie. Aussi a-t-il utilisé, en argent comme en bronze, la Louve et les Jumeaux (dont quelques uns sont connus pour leur avers de face) et Roma dans son temple dans ses ateliers de Rome et Ostie. On eut même quelques types aussi rares qu’exceptionnels types avec Mars, dont un avec la Louve et Romulus et Rémus allaités, accompagnés d’une figure féminine (Rhéa ? Felicitas ?).



Maximin II fut reconnu officiellement, lui, mais il marqua aussi de sa personnalité l’atelier d’Alexandrie. On trouve en Égypte des argentei avec Tyché ou Alexandrie tenant une tête de Sérapis et la légende CONCORDIA AVGG et Sol tenant une tête du même Sérapis avec l’inscription SOLE INVICTO.


Types commémoratifs
Monnaies d’exception, les argentei furent émis également aux moments importants de la Tétrarchie. En particulier lors de la double abdication de Dioclétien et Maximien en 305. Ces rares monnaies reprennent le type des nummi, avec l’empereur senior en toge consulaire et avec mappa et rameau à l’avers, et au au revers Quies (le Repos) et Providentia (la Providence).

D’autres monnaies d’argent fin, considérées comme des divisionnaires, sans doute des demi-argentei (parfois appelés “quinaires”), furent également distribuées lors de donativa à l’occasion d’anniversaires de règne.
On a ainsi des monnaies des decennalia des césars et des vicennalia des augustes (en 302-303), du natalis imperii de Constantin (en 307) et de son mariage avec Fausta, fille de Maximien (en 307-308).


L’échec de l’argenteus et l’éphémère pseudo-argenteus
L’État, cherchant lutter contre la loi de Gresham et à assainir l’économie, avait tenté de sortir de la circulation les mauvaises monnaies et d’introduire ce nouvel argenteus. Cet effort, considérable, avait coûté énormément à un état qui sortait de plusieurs décennies de crise. Le volume émis décrut très vite : Ticinum n’en émet plus après 296, Trèves après 298 et Rome frappe beaucoup moins après 297. Cependant, alors que des réformes pondérales réduisirent sans cesse la masse des nummi et finit par faire passer l’aureus à 1/72e de livre, la Tétrarchie ne toucha jamais à l’aloi ni au poids de l’argenteus. Certains ateliers affichaient fièrement et ostensiblement cette stabilité en faisant figurer comme motif de revers XCVI (96, pour 1/96e de livre) en 300-301.
Malheureusement, ces monnaies étaient tellement séduisantes qu’au lieu de circuler, elles furent thésaurisées. On ne s’affranchit que difficilement de la loi de Gresham dans un système où des monnaies dont la valeur est adossée sur leur part de métal précieux (l’argenteus) sont en concurrence avec des monnaies avec une valeur purement fiduciaire (les anciens antoniniens très dévalués).
Les trouvailles isolées d’argentei sont très rares, quand certains dépôts monétaires (17 connus par Gautier) contiennent souvent des centaines voire des milliers de monnaies. Le trésor de Sisak [Siscia], daté de 295-296, contenait 1415 argentei moins de 2 ans après leur première émission, quand Gautier dans son catalogue en a étudiés 8417 en tout. Il semblerait également que ces monnaies se soient peu éloignées de leur lieu d’émission : leur thésaurisation rapide a empêché leur réelle circulation.
Face à l’échec de ce module ambitieux, les émissions continuent de décroitre et finissent par cesser en 312. L’argenteus était une trop bonne monnaie.
Après 312, Constantin, Licinius et Maximin voulurent maintenir des monnaies d’argent équivalant à l’argenteus de Dioclétien. Mais les troubles politiques et monétaires ont conduit les empereurs à vouloir plus ou moins indexer le titre de l’argent sur des monnaies de bronze qui avaient subi en 15 ans de considérables réductions pondérales. Alors davantage que de l’argent fin, on frappa un billon grisâtre. Le retour de l’argent décevant. Ces monnaies sont aujourd’hui souvent qualifiées de “pseudo-argenteus”.
Les iconographies, cependant, étaient spectaculaires et variées. Les bustes consulaires ou militaires. Les revers figurant un quadrige de face, Jupiter sur un aigle.


Mais les dissensions entre empereurs entrainèrent l’élimination de Maximin II en 313 puis de Licinius en 325. La dégringolade monétaire se poursuivit encore et même le billon ne put être maintenu. Le pseudo-argenteus, lui-aussi, disparut. Il fallut attendre les réformes constantiniennes et la création de la silique et du miliarense pour tenter (vainement) d’empêcher le système monétaire de s’appuyer quasi-exclusivement sur l’or.
Maxime Cambreling
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- GAUTIER Georges, Le Monnayage en argent de la réforme de Dioclétien (294-312 p.C.), Bordeaux, 2021
- DROST Vincent, Le Monnayage de Maxence (306-312 après J.-C.), Zürick, 2013
- BASTIEN Pierre, Le Monnayage de l’atelier de Lyon, de la réforme monétaire de Dioclétien à la fermeture temporaire de l’atlier en 316 (294-316), Wetteren, 1980
- AMANDRY Michel (dir.), La monnaie antique, Paris, 2017
Origine des images
- Denier Carausius, Leu Numismatik, Auction 12, Lot 1505
- Argenteus Dioclétien, Jean Elsen & ses Fils, Auction 161, Lot 296
- Argenteus VICTORIA SARMAT, Nomos, Auction 9, Lot 304
- Argenteus avec étoile, Nomos, Auction 3, Lot 228
- Argenteus T, Fritz Rudolf Künker, Auction 416, Lot 2097
- Argenteus AQ, Gemini, Auction IV, Lot 499
- Argenteus Carthage, Gerhard Hirsch Nachfolger, Auction 383, Lot 2680
- Argenteus louve, Numismatica Ars Classica, Auction 27, Lot 509
- Argenteus Temple, UBS Gold & Numismatics, Auction 78, Lot 1942
- Argenteus RHEA, Fritz Rudolf Künker, Auction 419, Lot 548
- Argenteus Maximin, Numismatica Ars Classica, Auction 131, Lot 136
- Argenteus providence, Via GmbH, Auction 4, Lot 212
- Argenteus decennalia des césars, Leu Numismatik (1991-2007), Auction 87, Lot 106
- Argenteus Vicennalia des augustes, Gorny & Mosch Giessener Münzhandlung, Auction 225, Lot 2444
- Argenteus Fausta, Numismatica Ars Classica, Auction 84, Lot 1210
- Pseudo argenteus Maximin II, Classical Numismatic Group, Electronic Auction 552, Lot 591
- Pseudo argenteus buste militaire, Roma Numismatics Limited, Auction 18, Lot 1233
- Pseudo argenteus Jupiter sur un aigle, Roma Numismatics Limited, Auction 7, Lot 1270



Très bel article.
Je voudrais vous demander : qu’est‑ce que le corpus de Gautier ?
Merci
Merci. En effet, j’ai oublié de préciser. Je l’ai tellement fréquenté que j’en viens à croire que tout le monde l’a en livre de chevet : Georges Gautier, Le monnayage en argent de de la réforme de Dioclétien (294-312 p.C.), Ausonius, (Numismatica Antiqua, 13), Bordeaux, 2021
https://ausoniuseditions.u-bordeaux-montaigne.fr/fr/numismatica-antiqua/3984-le-monnayage-en-argent-de-la-reforme-de-diocletien-294-312-pc.html
En simple passionné, je vous remercie, y compris pour le conseil de lecture.
En simple passionné, de rien. 😉
Le Gautier est malheureusement épuisé chez l’éditeur et attention, il pèse son poids sur une étagère ! 😀