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PRATIQUER > LA MONNAIE PAR LES THÈMES
Sommaire
Bnumis fête ses dix ans. S’il avait été un empereur romain, on célèbrerait ses decennalia. Ces événements, rythmant un règne, étaient l’occasion de célébrations dont les monnaies se font l’écho.
Les origines des vœux
Les Romains prononçaient très souvent des vœux (vota, pluriel de votum). Ils étaient aux cœur des « transactions » entre les Hommes et les Dieux, et les nombreux ex-voto de l’Antiquité en témoignent. Mais on ne peut faire remonter qu’en 172 avnè (l’an 582 depuis la fondation de Rome), des vœux publics formulés pour une période de 10 ans.
Tite-Live rapporte (Histoire romaine, XLII, 28): « Le même jour [en 172 avnè], décret du sénat enjoignant au consul Caius Popilius Laenas (celui du « cercle de Popillius ») de faire vœu à Jupiter très bon très grand de dix jours de jeux, et d’offrandes qui seraient présentées à tous les autels, quand la république serait restée dix ans dans le même état. » (eodem die decreuit senatus, C- Popilius consul ludos per dies decem Ioui optumo maxumo {fieri} uoueret donaque circa omnia puluinaria dari, {si} res publica decem annos in eodem statu fuisset).

C’est là l’origine d’une telle pratique, décrétée par le Sénat et appliquée par un consul. Auguste, en -27, « voulant, même dans ces conditions, écarter aussi loin que possible l’idée de tout projet monarchique, se chargea pour dix ans du gouvernement des provinces qui lui étaient données; il promit de rétablir l’ordre dans cet espace de temps, et il ajouta, avec une jactance juvénile, que, si elles étaient pacifiées plus tôt, il les rendrait plus tôt. » (Dion, LIII, 13). Ici, la République, c’est Lui.
Associant l’exercice de son pouvoir personnel à la prospérité du monde romain pour une décennie, il s’assura dix ans d’un pouvoir lié à un vœu sacré en ayant l’air de suivre une institution républicaine. Des cérémonies au début de la neuvième année permettaient de proroger de dix ans ce pouvoir : ce sont les vota suscepta (« vœux acceptés / entrepris »).

Un usage impérial
Bien qu’on ne puisse pas les suivre de façon continue, il semble que les successeurs d’Auguste aient poursuivi ce rite, qui assure religieusement le pouvoir du prince sans froisser le Sénat. À ces occasions, une couronne de lauriers était remise à l’empereur.

Il faut attendre Trajan pour que les monnaies se mettent à célébrer cette pratique. On trouve à l’exergue de quelques rares monnaies VOTA SVSCEPTA, avec un sacrifice effectué par les Génies du Sénat et du Peuple Romain. Mais ces monnaies sont datées de 114-117, entre la seizième et la dix-neuvième (et dernière) année de son règne. Dès lors, difficile d’y voir des vœux de Decennalia.
La même iconographie se trouve sous Hadrien avec une légende plus explicite : il s’agit des VOTA PVBLICA, que le peuple et le sénat formulent pour la santé de l’empereur chaque année, pas ceux que formule l’empereur à Jupiter pour dix ans de prospérité de tout le monde romain.

Avec Antonin, ce sont bien des Decennalia, des anniversaires décennaux que l’on peut suivre pour la première fois en numismatique. On trouve, à partir de 147, soit 9 ans après le début de son règne, des monnaies avec la légende ou PRIMI DECEN(NALES) (« les dix premières années« ). Ce type porte généralement une grande inscription centrale entourée de la couronne de lauriers offerte à l’empereur.

En 158, quand cette deuxième décennie fut accomplie, des monnaies portent la légende VOTA SOL(uta) DECENN II (« vœux accomplis pour la deuxième décennie »), qui clame que l’empereur a permis à Rome une deuxième décennie de prospérité.
On peut dès lors formuler des vœux pour une troisième décennie, avec VOTA SVSCEPTA DEC III, mais ils ne s’accomplirent pas puisque l’empereur mourut en 161 après 22 ans de règne.


Cette succession Primi Decennales (après 9 ans de règne), Vota suscepta decenn. II (à partir de 10 ans) , Vota soluta decenn. II (après 19 ans de règne), Vota suscepta decenn. III (à partir de 20 ans de règne)… se poursuivra sous les Antonins. Marc-Aurèle et ses 19 ans de règne, Commode et ses 12 ans… ont célébré leurs decennalia .

Plus surprenant, Pertinax et ses moins de 3 mois de règne les a aussi fêtés.

Les Sévères apportent un peu de sang neuf pour ces types très fixes. On trouve désormais la légende VOTIS DECENNALIBVS (au datif : « pour les vœux décennaux »), ou on anime les revers, avec joueurs de double-flûte, victimaire et autres éléments de la cérémonie.


Dion Cassius (LXXVI, 1) nous raconte les Decennalia de Septime-Sévère. On y apprend que des spectacles extraordinaires étaient organisés, et que des distributions d’argent eurent lieu (10 aurei par bénéficiaire !). Lors d’autres Decennalia, on sait que des cadeaux furent offerts, comme le Missorium de Théodose qui porte une inscription de 412, « OB DIEM FELICISSIMVM X » (« pour le jour très heureux des decennalia« ).
Mais les règnes se font de plus en plus brefs, et les années 235-260 voient passer des empereurs qui n’ont guère le temps que de frapper des types avec une inscription dans une couronne, sans pouvoir connaître plusieurs vœux décennaux. Les premières decennalia ne sont souvent qu’un vœu pieux, à la valeur essentiellement performative, comme Pertinax. On ne trouve plus, d’ailleurs, de distinction entre suscepta (entrée dans une décennie) et soluta (sortie d’une décennie).

Il faut attendre Gallien pour que l’iconographie (et l’orthographe) change un peu. Avec la légende VOTA DECENALIA [sic], associée parfois des bustes militaires, et un revers célébrant la victoire.
D’autres font apparaître des chiffres romains, et seront appelés à une grande postérité : VOTIS X et VOT X ET XX . L’empereur, à partir de 262, soit au début de sa neuvième année, célèbre ses decennalia pour les dix ans de règne bientôt écoulés mais en profite pour d’ores et déjà formuler un vœu pour atteindre les vingt ans. Car il a bien conscience que ses prédécesseurs ont souvent été pris par le temps. D’ailleurs, prudent, il y associe la fidélité des prétoriens, avec une légende FIDEI PRAET VOTA X. L’Histoire auguste, à la fin du IVè siècle, inventera des célébrations hors du commun pour les Decennalia de Gallien.


Tacite, en 276, durant ses 9 mois de règne, reprit la victoire écrivant VOT / X / XX, sur un bouclier pour de rares médaillons, ou les Decennalia sont même reprises en légende VOTIS X·ET XX·. Un peu pléonastique.

Probus, lors de ses 6 ans de règne, souhaita lui-aussi atteindre les 10 et même les 20 ans. Et chez lui, le détail passa à l’avers : c’est sur son bouclier qu’on lit VOTIS / X ET XX. Le texte des vœux put aussi varier : VOTIS X ET XX FEL(iciter) (« pour les vœux décennaux et bonne chance pour les vingt »), ou VOTIS X PROBI AVG ET XX (« pour les vœux décennaux et l’empereur Probus et vingt [à venir] »).


Postumus, vers 264, après 4 ans de règne, décide de célébrer ses Quinquennalia (QVINQVENNALES POSTVMI AVG, « les Quinquennales de l’empereur Postume »). Des monnaies commémorent cet événement avec une victoire écrivant X sur un bouclier, pour montrer que la ligne de mire, ce sont les Decennalia. Mais on vise plus modestement les 5 ans. Ce qui n’empêche pas d’espérer les 20 : parfois, la Victoire écrit VO(T) / XX . Mais les empereurs, conscients de leur éphémérité, commencent par célébrer des vœux plus modestes.


La surenchère tardo-antique
Quand Dioclétien organisa un partage du pouvoir, les Decennalia furent toujours célébrées.
Dioclétien célébra les siennes en 294, et frappa avec Jupiter, son dieu tutélaire et la légende PRIMIS X MVLTIS XX (« pour les 10 premières et jusqu’à 20 »). Celles de Maximien furent célébrées en 295, avec Hercule et la même légende.
Pour ces anniversaires, l’empereur concerné est même nommé consul et les avers les représentent en toge consulaire. Pour Maximien, à Lyon, on voit au revers les deux empereurs procéder à la libation.

Ce multis, apparu avec Dioclétien, sera promis à une grande postérité et se retrouvera encore longtemps.
Les césars nommés en 294 reprennent cependant les habitudes de la fin du IIIè siècle : célébrer très tôt les anniversaires. Ainsi, dès leur première décennie (295-305), leurs monnaies anticipent les vicennalia (20e anniversaire) : VOT XX CAESS (« les vœux pour les 20 ans de nos césars »).

Et entre 295 et 305, après 10 ans de règne, les monnaies des augustes Dioclétien et Maximien parlent déjà des 30 ans de règne (alors que Dioclétien démissionnera après 20 ans entrainant Maximien avec lui) : VOTIS XX SIC XXX (« pour les vœux des 20 ans, pareil pour 30 »). Dioclétien semble improviser les règles de la Tétrarchie au fur et à mesure.

Maxence, sentant lui qu’il avait besoin de s’ancrer dans le temps, a , comme Postume, célébré des quinquennalia, qu’il a abrégées en QQ : VOT QQ MVL X.

Les IVè siècle démarrant, il est parfois difficile de suivre les anniversaires célébrés, tant les empereurs sont nombreux, les vota suscepta et soluta ne sont plus distincts et les anticipations parfois grandes. On trouve ainsi des monnaies à la légende VOTIS V MVLTIS X (entre les quinquennalia et les decennalia donc) et sur lesquelles une Victoire écrit sur un bouclier VOT X MVL XX. En 313, Constantin considère pourtant qu’il a déjà régné 7 ans. Quel amphigouri !

Sous les Constantiniens, les mentions de vœux se répandent sur beaucoup de types courants, on les trouve sur des autels, sur des enseignes , dans des couronnes … ou portées par des victoires pour les usurpateurs Magnence et Décence.

Après V, X, XX, XXX, il manquait XV (15), alors Constant l’a fait.

Et avec Constance II, on voit pour la première fois XXXV (35) et XXXX (40) : VOT XXX MVLT XXXX et VOT XXXV MVLT XXXX. Il faut dire qu’il a régné 37 ans, césarat et augustat cumulés.


Ces formules constantiniennes seront reprises par les Valentiniens et les Théodosiens et Parfois un peu christianisées.



Cet usage des vœux anniversaires est passé dans le langage courant, et aujourd’hui encore, nous nous précisons par automatisme qu’ils sont « les plus sincères » comme le dit la chanson. Sans doute que ces vota antiques manquaient un peu de spontanéité.
L’augmentation de leur fréquence, et le passage de Decennalia à des célébrations tous les 5 ans montrent également que le pouvoir craignait de ne pas durer.
Bnumis n’a pas célébré ses quinquennalia, mais en bon Romain, a attendu les decennalia et leurs vota soluta pour espérer s’inscrire dans un temps long, celui qui convient à la numismatique.
MC
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- Aureus Hadrien, Stack’s Bowers Galleries, January 2013 N.Y.I.N.C., Lot 5046
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- Aureus Antonin, VOTA SOL DECENN II COS IIII , Editions V. Gadoury, Online Auction 10, Lot 78
- Aureus Antonin, Roma Numismatics Limited, Auction 3, Lot 480
- Aureus de Marc aurèle, UBS Gold & Numismatics, Auction 78, Lot 1685
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- Gallien, antoninien, Numismatik Naumann (formerly Gitbud & Naumann), Auction 103, Lot 839
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- Probus, ticinum, Numismatica Ars Classica, Auction 92, Lot 665
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- Maxence, Triskeles Auctions, Sale 16, Lot 336
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