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Il était une fois … le cistophore

    cistophores

    Monnaie grecque ET romaine

    Temps de lecture : 12 mn

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    Le cistophore, on en a entendu parler. On saurait peut-être même en reconnaître un. On hésite quand-même entre monnaie grecque et monnaie romaine provinciale. Mais on n’a jamais pris la peine d’en savoir plus. Déjà parce qu’on ne sait pas trop où chercher : les livres sur le sujet sont rares, et même le Web est assez pauvre en ressources.

    Pour les spécialistes de numismatique grecque, c’est trop tardif, et trop distinct des oboles, drachmes et autres statères. Pour les romanistes, c’est des monnaies grecques, frappées en Orient sur un étalon différent du denier !

    Petit tour d’horizon de cette monnaie grecque…et romaine !

    Sommaire

    1. La naissance du Royaume de Pergame et l’invention du cistophore
    2. La naissance de la Province d’Asie et les cistophores proconsulaires
    3. Les cistophores de Marc-Antoine et d’Octave
    4. Les cistophores impériaux

    La naissance du Royaume de Pergame et l’invention du cistophore

    Après la mort d’Alexandre III le Grand en -323, ses généraux les plus proches, les diadoques, se partagent l’immensité des conquêtes.

    L’Asie (ouest de la Turquie) et la Thrace reviennent à Lysimaque. Mais le gouverneur de Pergame, Philétaire, chargé de protéger son trésor, se sent pousser des ailes, fait frapper des monnaies à son effigie et se présente comme le souverain d’un petit (mais riche) royaume ayant Pergame pour capitale (dès -282).

    Ses successeurs Eumène et Attale s’affirment, en particulier en repoussant les Galates (des Celtes qui pillaient l’Asie). Ainsi est née la dynastie des Attalides (Philétaire est fils d’Attale).

    Les premières monnaies de ce royaume sont appelées des philétaires, car elles sont à l’effigie du roi fondateur de la dynastie.

    Le royaume de Pergame s’étend en Asie, et une bonne partie de la Turquie actuelle en fait partie. La capitale est une des plus florissante cités de Méditerranée orientale, avec sa ville en terrasses, son autel des Géants, ses sculptures de Galates mourants, et sa bibliothèque rivalisant avec celle d’Alexandrie, au point de nécessiter l’invention du parchemin (de pergamena).

    Mais par la suite (quelque part entre -190 et -160), le royaume se met à frapper un type profondément original : le cistophore (κιστοφόρος en grec, cistophoros ou cistophorus en latin, soit « porte-ciste »).

    Il pèse une douzaine de grammes d’argent fin, et vaudrait un tétradrachme attique, sauf qu’il pèse 25% de moins (ce dernier pèserait au moins 16g).

    Son usage est rendu obligatoire dans le royaume, avec cette valeur fiduciaire forcée. Comme dans le royaume lagide, une monnaie est imposée, interdisant la circulation de toutes les monnaies étrangères, avec un taux de change qui remplit les caisses de l’état.

    On le frappe dans la capitale, Pergame, mais aussi à Tralles, Éphèse, Apamée, grandes villes du royaume.

    Le module doit son nom à l’iconographie de l’avers, où on voit une ciste (une corbeille) d’où sort un serpent, dans une couronne de lierre.

    Mysia, Pergamon | AR Cistophore, vers -135 / -128
    Mysia, Pergamon | AR Cistophore, vers -135 / -128

    Les références sont dionysiaques, et évoquent le culte mystique de Dionysos Kathégémôn, très diffusé à Pergame. Le serpent dans la corbeille fait référence aux re-naissances du dieu, dans un optique très orientale.

    S’y ajoute la comparaison d’Alexandre allant vers l’Inde en nouveau Dionysos, et la proclamation d’Attale Ier (241-197) comme Neo-Dionysos pour avoir vaincu les Galates. Cet avers, s’il ne montre plus le souverain comme sur le philétaire, est cependant étroitement lié à la dynastie au pouvoir.

    Le revers, quant à lui, fait référence à Hercule. On y voit un carquois (parfois orné d’un aplustre) encadré de deux serpents « noués ». Les ophidiens évoquent ceux qu’Hercule, bébé, a étouffés dans son berceau. Et l’arc est le sien, passé par Philoctète, et qui avait été nécessaire à la victoire des Grecs sur les Troyens. Pergame passait pour avoir été fondée par Télèphe, fils d’Hercule, qui avait guidé les Achéens (et leurs bateaux, d’où l’aplustre) jusqu’à Troie. L’autel de Pergame est d’ailleurs décoré de frises sur sa vie.

    Certains vont même plus loin dans l’interprétation. L’avers pourrait (aussi) faire référence à Erichthonios, fils d’Athéna et d’Héphaistos, qui n’a pas été porté dans le ventre de la déesse vierge, mais dans un ciste avec un (ou deux) serpents. Pergame était célèbre pour son temple d’Athéna et se verrait comme une « nouvelle-Athènes ».
    Les serpents, et en particulier ceux unis au revers, pourraient être des références à une théogonie orphique avec des unions mystiques de Zeus (avec Rhéa, ou avec Perséphone pour donner naissance à Dionysos).

    De tels cistophores ont été frappés à Pergame (reconnaissables à un monogramme au dessus, ligaturant ΠΕΡΓ [PERGamon] ), à Éphèse (reconnaissables à l’inscription EΦΕ [EPHEsos] dans le champ à gauche), Tralles (ou Tralleis) (reconnaissables à l’inscription TRAΛ [TRALles] dans le champ à gauche), Apamée (inscription AΠA [APAmea] dans le champ à gauche).

    Cette frappe décentralisée est aussi typique de l’originalité des cistophores : ces monnaies d’un royaume se présentent comme les espèces d’une fédération de cités, flattant l’orgueil de cités anciennes, riches et prestigieuses.

    C’est pourquoi les références aux souverains ou la capitale restent discrètes.

    Cistophore frappé à Pergame
    Cistophore frappé à Pergame
    Cistophore frappé à Apamée
    Cistophore frappé à Apamée

    Dans le champ à droite se trouvent des symboles, différents d’émission : des torches, des loutrophores, des têtes de dieux, des doubles-flûtes, des thyrses au serpent…

    Symboles dans le champ à droite sur cistophores
    Symboles dans le champ à droite

    Le royaume de Pergame a toujours été prudent, et a su se concilier les Romains qu’il a soutenus pendant les guerres macédoniques.

    En -189, après le traité d’Apamée, le royaume tire parti de cette alliance et gagne encore des territoires. C’est peut-être aussi en signe de modestie, pour ne pas paraître trop puissant ou trop royal aux yeux des Romains qu’on ne voit pas les figures des rois sur les cistophores.

    La naissance de la Province d’Asie et les cistophores proconsulaires

    Mais en -133, Attale III meurt sans héritier. Il lègue son royaume à la République romaine (en s’assurant néanmoins de l’indépendance juridique de Pergame et d’Éphèse), qui décide d’en faire la province d’Asie. Tout en conservant sa monnaie, le cistophore, qui devient dès lors une monnaie romaine provinciale, comme les bronzes de Nîmes : n’y circulent ni sesterce, ni aureus, ni aucune dénomination républicaine.

    Éphèse devient la capitale provinciale.

    La seule modification sur les cistophores « romains » est l’adjonction d’un nom (souvent sous la simple forme d’un monogramme). Celui d’un magistrat ?

    On ignore la fonction réelle qu’ils ont pu occuper.

    Cistophore "romain" avec l'adjonction d'un nom sous forme de monograme dans le champ à gauche
    Cistophore « romain » avec l’adjonction d’un nom sous forme de monogramme dans le champ à gauche

    Si les Romains poursuivent ces frappes, c’est qu’elles étaient bien peu royales. Les profits réalisés par leur valeur forcée ont aussi sans doute motivé cette continuité. Cependant, des guerres en Orient (en particulier contre Mithridate) font baisser le titre (de 98 à 80%) après -85.

    Après -58, au nom du magistrat grec s’ajoute celui d’un Romain, avec titre de proconsul (PROCOS).

    En outre, le carquois du revers cède la place à d’autres motifs (trépied et statue d’Artémis d’Éphèse, trépied et aigle, trépied et statue d’Apollon, trépied et tholos…) et les monnaies semblent frappées à Pergame, Éphèse, Tralles, Laodicée et Apamée.

    Cicéron, gouverneur de Cilicie en -51 où des cistophores sont frappés à son nom à Apamée, rapporte qu’il possédait 2,2 millions de sesterces en cistophores. Il se plaint d’ailleurs que son frère (proconsul d’Asie en -61 / -58) et lui-même touchaient leur salaire en cistophores.

    Il faut donc sans doute comprendre que ces modules étaient encore surévalués et qu’ils perdaient au change en convertissant en deniers à leur retour à Rome.

    Si le cistophore valait quatre drachmes, combien cela fait-il de deniers ? Sous Auguste, il est assuré qu’il vaut trois deniers, mais avant, il en a peut-être valu quatre.

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    Les cistophores de Marc-Antoine et d’Octave

    C’est avec Marc-Antoine qu’on trouve pour la première fois un portrait sur un cistophore. Entre -39 et -36, deux types sont frappés, avec Antoine et Octavie à l’avers, et avec Antoine à l’avers et Octavie au revers. Ces deux types ont été très bien étudiés par Barbara Hiltman (lien affilié).

    On y reconnaît néanmoins l’iconographie du cistophore : à l’avers, la couronne de lierre (autour sur RRC 2201, et sur la tête de Marc-Antoine pour les 2) et au revers ciste et serpents.

    Ici, les références s’additionnent. Marc-Antoine a en effet été proclamé Neo-Dionysos (comme Attale) à Éphèse, et la couronne de lierre est la sienne, comme la figuration d’une statue de Dionysos au canthare au revers du RRC 2202.

    Quant à Octavie, elle voit son portrait accolé à celui de son mari comme pour certains couples de monarques hellénistiques. L’union des serpents au revers peut évoquer le souhait d’une union des « souverains » pour produire un héritier qui pourrait mettre fin aux guerres civiles.

    Ces grands modules d’argent (au titre encore un peu baissé) ont sans doute été frappés en grande quantité, qu’Hiltmann, au terme d’une étude des coins et d’un calcul statistique très convaincant et bien expliqué, estime à 8 à 12 millions d’exemplaires (dont elle a retrouvé environ 600 exemplaires et illustré 411, on mesure à quel point on a conservé bien peu d’une émission monétaire).

    Ils auraient pu servir à Antoine pour payer des troupes lors de ses guerres parthiques. Elles se rapprochent cependant des types de l’état central : les titres, comme imperator, COS, ou IIIVIR RPC sont ceux qu’on trouve sur des deniers.

    Ces monnaies furent très peu diffusées. Réservées à la province d’Asie, leur change était obligatoire. Quelques rares exemplaires, sans doute emportés par des soldats, ont quitté les strictes limites de la province.

    Quelques années plus tard, après la défaite de Marc-Antoine, c’est Octave qui fait frapper des cistophores vers -28.

    L’avers est de même style que ceux de son malheureux rival. Mais la ciste au serpent est réduite à un petit détail anecdotique, la couronne de lierre dionysiaque a laissé la place à la couronne de laurier apollinienne : Apollon a vaincu Dionysos.

    La figure centrale du revers est PAX : Octave a mis fin aux guerres civiles. La titulature présente IMP·CAESAR·DIVI·F·COS·VI·LIBERTATIS·P·R·VINDEX : l’imperator Caesar fils du Divin, consul pour la 6e fois, défenseur de la liberté du Peuple Romain.

    Une monnaie de l’état central (mais à l’atelier incertain) des mêmes années fait référence aux cistophores et donc à la victoire sur Marc-Antoine : le quinaire RIC 276, en -29 / -26, à la légende ASIA RECEPTA (l’Asie reprise). Le revers montre une victoire debout sur une ciste entourée de deux serpents, à la manière des monnaies d’Asie.

    Quinaire RIC 276 à la légende ASIA RECEPTA
    Quinaire RIC 276 à la légende ASIA RECEPTA

    Par la suite, Octave, devenu Auguste, adapte les thèmes de sa propagande sur les monnaies au grand module des cistophores, qui restent frappés, mais en volumes moins importants. Comme la restitution des enseignes par les Parthes, ou le capricorne.

    Les cistophores impériaux

    Sous les julio-claudiens et les flaviens, la dynamique reste la même : peu de types émis, faisant écho aux monnaies de Rome (le jeune Néron, prince de la jeunesse, la triade capitoline…).

    Mais on trouve aussi des thèmes typiquement provinciaux – à l’instar du culte de Rome et Auguste, comme à Lyon, mais avec quel style! – et même totalement locaux (comme la Diane d’Éphèse).

    Mais c’est sous les Antonins, en particulier sous Hadrien, que les types se multiplient. Les ateliers qui frappent des cistophores sont pléthoriques (et beaucoup sont d’ailleurs incertains) : Sardes, Hierapolis, Aphrodisias, Milet, la Bithynie…

    Hadrien | Cistophore frappé à Milet (?) avec Didyméen au revers
    Hadrien | Cistophore frappé à Milet (?) avec Didyméen au revers

    Le style est varié et riche, très grec, et les divinités très orientales : Artémis d’Éphèse, Apollon Didyméen, Apollon Lairbenos, ou même Pluton et Proserpine.

    C’est souvent grâce à des graveurs de grand talent sur des grands modules que certains types s’épanouissent et rendent toute la puissance d’un type connu par ailleurs sur les monnaies de l’état central, comme l’Hercule Farnèse.

    Mais en tout cas, il y a bien longtemps qu’on n’a plus vu une ciste sur un cistophore. Notons au passage une spectaculaire émission de restitution pour Auguste. L’usage n’est sans doute pas éloigné des médaillons d’argent.

    Hadrien | Cistophore avec Hercule Farnèse au revers
    Hadrien | Cistophore avec Hercule Farnèse au revers

    Mais avec Hadrien sont frappés les derniers cistophores. Le module disparait après ce feu d’artifice sous l’empereur philhellène.

    Les frappes provinciales d’argent, d’un titre d’ailleurs affaibli par rapport à l’époque attalide, deviennent rares.

    C’est le chant du cygne d’un des monnayages les plus originaux de l’Antiquité, né grec mais cherchant à se distinguer des autres monarchies hellénistiques, puis provincial dès la République et offrant à l’Empire des modules, des thèmes et des graveurs du plus haut niveau.

    Sous les Sévères, on trouve bien quelques rares monnaies d’un dizaine de grammes d’argent sans doute frappées en Asie.

    Ces modules seraient les héritiers du cistophore mais leur valeur reste incertaine. Ils sont parfois qualifiés de tridrachmes. Leur émission reste particulièrement rare (17 références pour seulement 9 exemplaires à l’OCRE) et leur atelier reste à déterminer. Ces derniers feux du cistophore sont particulièrement faibles, mais un terrain de recherche passionnant.

    N’est -il pas temps pour les romanistes de se réapproprier les cistophores ?

    M.C.

    Bibliographie

    Histoire, mise en perspective, characteroscopie, étude statistique, apport numismatique à l’histoire…c’est tellement exemplaire que prof. Cambreling l’adore !

    Origine des images

    • Philetairos, King of Pergamon, Leu Numismatik Ag (1991-2007), Auction 81, Lot 255
    • Mysia, Pergamon | AR Cistophore, Roma Numismatics Limited, Auction 9, Lot 351
    • Mysia, Cistophore frappé à Pergame, Bertolami Fine Arts, Auction 15, Lot 187
    • Cistophore frappé à Apamée, Numismatik Lanz München, Auction 158, Lot 273
    • Cistophore frappé à Emese, Numismatik Naumann
    • Cistophore frappé à Tralleis, Roma Numismatics Limited, E-sale 12, Lot 946
    • Revers de cistophore « romain », Auktionshaus H. D. Rauch Gmbh, Auction 103, Lot 47
    • Revers de cistophore « C. CLAUDIUS PULCHER », Solidus Numismatik, Auktion 9, Lot 383
    • Cistophore de Marc Antoine, RPC en ligne, RPC, 2201 & 2202
    • Cistophre d’Octave, RPC en ligne, N° 2203
    • Quinaire Asia recepta, Classical Numismatic Group, Inc., Triton Xi, Lot 66
    • Auguste, cistophore au capricorne, RPC n°2211
    • Néron (sous claude), cistophore, RPC n° 2225
    • Claude I, Cistophore avec la Diane d’Ephèse au revers RPC n° 2224
    • Hadrien, Cistophore, RPC III n° 967
    • Hadrien, cistophore frappé à Milet, RPC III, n° 1351a
    • Hadrien, cistophore avec Artemis d’Éphèse au revers, RPC III, N° 1347
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    2 commentaires sur “Il était une fois … le cistophore”

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